Un autre

Georges Henny

- Alors ?
- Alors j’ai commencé à boire, à boire comme un veau, à boire des tonneaux. Je ne voulais plus penser, tu vois, penser me stressait, m’oppressait, je cherchais une porte de sortie dans le rhum, mais pas le whisky. J’avais besoin de compagnie, et l’alcool rapproche les cœurs, réunit les amis. Va au théâtre, tu auras l’air intelligent, va boire un verre, tu seras content. Donc je buvais, je parlais, je buvais jusqu’à plus soif, je buvais sans avoir soif. Et j’étais bien, tu vois, j’oubliais le reste, il n’y avait que mes bières et des sujets bancals, mes bières et des sujets banals. Va à l’uni, au parlement, si tu veux avoir l’air intelligent. Moi je voulais parler de rien, je voulais boire et m’oublier, sans utiliser de mots compliqués, sans me branler sur un participe substantivisé, sans dire Benjamin a tout changé, qu’ainsi Zarathoustra a parlé, que le petit Emile est bien éduqué, que les images de Jules Verne c’est du chiqué.
- Alors ?
- Alors j’ai continué à boire et à décliner. Tu connais l’alcool, ça fait parler, ça fait discuter, ça fait chahuter. Mais après un moment il n’y a plus rien à dire. Alors j’ai continué, j’ai brassé de l’air comme on brasse la bière, des litres et des litres, je ne savais plus qu’en faire. Mais dedans il y avait aussi des conneries, j’insultais les gens par gaucherie. Pas volontairement, ça serait méchant, mais par maladresse, par ivresse, par solitude.
- Alors ?
- Alors les matins étaient terribles. La gueule comme une planche je me réveillais, et comble de malheur je me rappelais. Je buvais pour oublier mais l’oubli me rattrapait, la pensée non pensée m’assassinait, des moindres détails les plus subtiles aux moindres allusions les plus débiles, tout me semblait désormais sujet à quolibet.
- Alors ?
- Alors j’ai arrêté. J’ai recommencé à penser. Il faudrait aller au bout, être moins lâche, tu sais, être ivre du tout au tout mais je ne pouvais. Un jour ou l’autre, tu le sais, l’ivresse finit par te quitter, sans au revoir, sans merci, sans pitié. Et ce jour-là tu le crains, tu le crains parce que tu sais que ce sera la somme, la somme de toute ton ivresse qui va revenir, la somme vengeresse qui va t’occire. Tu vois, même bourré j’ai pensé, et j’ai pensé que c’était pire, que tout prendre d’un coup et mourir m’obligeait à réfléchir.
- Alors ?
- Alors c’est ma tournée.
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