Tuyau

Ritel

Tes cheveux étaient courts, et ton regard d’étoiles. Par un tuyau d’aération étroit, on s’est glissés, comme deux souris de nuit courent et s’enivrent. Cette courbe grise qu’on ignore, son bec de poule métallique qu’on ne sait pas – car il faudrait lever la tête ! –, n’ont pas eu à chanter bien longtemps. Et dans l’écho de cet intestin mat, un bout de rire en ricochet, on est entrés. Grisé dans le tuyau – d’aération de nuit –, j’ai suivi ton regard comme un ciel qui nous guide, et ses étoiles dessinaient aux parois quelque chemin de trêve ; on est entrés. On est entrés jusqu’au comptoir par ce tuyau de nuit : la lumière était basse, l’air tiède, et l’alcool ivre ; le souvenir est tamisé, mais l’œil a peint le reste.
La foule agglutinée aux rebords des liqueurs formait un chapelet de points noirs et informes ; seule ton image est nette. L’alcool suintait des murs du bar comme le miel d’une ruche, et colorait l’espace de parfums jaunes et vermeils : oui, nous avions notre bouteille ! Une bouteille entre nos lèvres, qu’on aspirait pour en vider le génie, et s’y glisser – goulot d’aération. Une bouteille, de nuit, pour l’écho de nos mots, pour une trêve : une bouteille déjà finie. Et le bar s’est vidé de ses abeilles ; et le bar a fermé. Nos jambes en tire-bouchon grinçaient sur les sols moites : c’était en nous toutes les caves bordelaises, toutes les caves bordelaises qui dansaient dans cette rue des Bahutiers.

« – Et le tuyau ?
« – Je n’ai fixé que tes joues rouges, que ce sourire de liège, que nos pas de marins dans le tuyau de verre ; je n’ai rien vu autour. Mais le tuyau, – goulot de verre d’aération de nuit – nous dansait, je le sais, sur les pavés.
« – Et le tuyau ?!
« – Le tuyau roule encore sous des gouttières en pleurs. Voilà tout ce que j’en sais. La raison de ces larmes m’échappe encore – toujours à s’égrener sans rien dire, celles-là… »

Quant aux souris qui déroulent leurs corps sous la pluie, les voilà qui méditent aux lendemains de trêve. Tuyau passé, faudra-t-il retourner à ces jours qu’on éteint ? Faudra-t-il quémander à la nuit l’accalmie du silence, pour qu’une courbe de nouveau chante à nos oreilles ? Faudra-t-il retourner aux roues qui nous défilent ? Mais ces souris qui déroulent leurs corps sous la pluie, les voilà qui titubent sous un ciel améthyste, indolemment, alors que les nuages chuchotent et dérivent. L’accalmie va peut-être prendre fin. Peut-être. Et moi, filant le chemin chaud de nos ivrogneries, je me demande si le tuyau – goulot d’aération de nuit – brillera des soirs prochains à ton regard d’étoiles ; l’avenir est tamisé, mais l’œil peindra le reste.
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