Tôt ou tard

Loïc Cuminetti

Ces petits bouts de peau luisaient sous le spectre blafard du scialytique. Poussez madame, poussez fort, se rappelait-elle en soufflant. La pointe fuselée du crâne avait fini sa course dans des mains gantées, entrainant avec elle une rivière de vie et de joie. À cet âge-là, il fallait en avoir du cran pour oser donner la vie avec un mari transparent et un enfant malade. Il était tard ou tôt en ce début d’été. Le temps n’eut plus d’importance lorsque son corps s’effondra sur les draps immaculés d’un lit de maternité.

Ces petits bouts de vie rayonnaient avant un souffle froid. Une respiration jubilatoire, un croc dans une tranche d’existence comblée. Quand je serai grand, je serai militaire ou bien pompier, songeait-il inlassablement. La pointe du feutre rouge donnait naissance à ses derniers croquis colorés. Les sourires de papa et maman s’esquissaient sur leurs silhouettes déformées. À cet âge-là, il fallait en avoir du cran pour défier la vie avec un crâne chauve et luisant. Il était tard ou tôt en ce début d’été. Le temps n’eut plus d’importance lorsque son corps frêle s’évapora dans le pâle miroitement de la bulle stérile.

Ces petits bouts de papiers s’envolaient tels des bouvreuils aux aurores. La ligne droite et sombre recouverte de traits blancs était son lieu de travail, pensait-il souvent. La torpeur de la nuit et l’indolence de la conduite ont eu raison de son habitacle. La pointe de la chaussure se planta tardivement sur la pédale de frein. À cet âge-là, il fallait en avoir du cran pour oser défier la vie avec un platane fixé dans un champs de colza. Il était tard ou tôt en ce début d’été. Le temps n’eut plus d’importance lorsque le crâne de papa traversa le pare-brise de la voiture de fonction.

Ces petits bouts de métal se sont bel et bien positionnés dans cette nébuleuse cérébrale. Le chemin le plus court est toujours la ligne droite, se rappelait-t-elle souvent. La pointe fuselée avait fini sa course dans le plâtre blanc de son appartement, entrainant avec elle une trainée d’étoiles rugissantes. Les nuages sombres avaient gagné son être et l’aube tumultueuse s’estompa. À cet âge-là, il fallait en avoir du cran pour oser défier la vie avec un canon froid posé sur une tempe. Il était tard ou tôt en ce début d’été. Le temps n’eut plus d’importance lorsque le corps de maman s’effondra sur le sol immaculé de la salle de bain.
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