Suite caribéenne

Jules Masson Mourey

C’était hier soir la noce du capitaine. À Fort Royal les cercueils furent sortis des boutiques, Cyparis gracié dans sa cellule, les flamboyants fleurirent, les nègres mirent des ex-voto aux fenêtres et des quimbois devant la maison des békés. Maintenant c’est jour sans vent, mitan du soleil. Sous la dunette, il y a la jeune cannibale endormie lourdement, cul pétrifié cuisses refermées enfin, jolie comme une sainte sculptée dans du bois exotique. À l’aine et aux aisselles, goût de tabac, rhum agricole et Dom Pérignon ; figure bariolée, paupière fendue violette – la morsure en étoile du trigonocéphale. La robe du supplice avec trois mille trois cent trois plumes de perroquet cousues, déchirée jetée sur la nappe en dentelle tachée par la graisse des tortues rôties, des ballons à l’hélium faits dans la peau magique des daurades coryphènes, les derniers s’en vont à travers les vitraux ouverts de la cabine. Sur le bureau la main séchée d’un méchant cacique pour presse-papier, un chapelet de dents complété de fèves de cacao, il reste aussi à table un peu de ce vin de Malaga, quelques fruits à pain et caramboles déjà trop mûres au fond d’un coui fêlé, un manicou apprivoisé (enfin, chaînette en or à la patte...). Le parfum de poudre du spectacle pyrotechnique flotte encore, et même le chant des lamantins – ah, le capitaine était heureux comme un môme !
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