Oxymores nocturnes III

Joséphine de Weck

J’étais là. J’attendais. Quoi ? Je ne sais pas. J’attendais là sur les escaliers en bois salis d’éclaboussures de bière et de mégots de cigarette. J’avais comme. Comme. Comme un pressentiment. Je ne saurais pas le dire plus exactement. Ma tête tournait, le bruit m’envahissait. Respirer un instant. C’est tout ce que je demandais. Assise, les pensées embrumées d’alcool, j’attendais. Le destin ? Non, je ne crois pas. Enfin, a posteriori, oui, c’était peut-être bien le destin mais je ne le savais pas encore. Si l’on m’avait dit que je ne ressortirais plus jamais de cet endroit, j’aurais ri. Et pourtant, comment dire ? Eh bien, oui, c’est bien ce qui s’est passé. Du moins pendant sept ans. C’est long, sept ans. C’est un cycle, quoi. Assise sur ces marches, je sentais que je devais rester là, que c’était ma place. Je ne saurais comment l’expliquer mais c’est devenu un choix. J’ai choisi de traîner sur ces marches et de regarder la faune autour de moi. Je me suis laissé happer par mon propre désir de m’éterniser au milieu des fêtards, des toquards et des bavards.

Et maintenant, que faire ? Aujourd’hui, je peux le dire, je me suis perdue. Je ne sais pas si c’est possible de nommer l’instant où tout a basculé. Était-ce quand j’ai croisé son regard, quand j’ai senti que cette maison pouvait être un refuge ou quand j’ai touché aux merveilles de la nuit ? Oui, oui, bien sûr, un mélange des trois et certainement encore plus. L’alcool, les discussions, les caresses, les cigarettes, l’aube à écouter de la musique, à parler sans fin. Je nous croyais éternels. Tous. Ne me regardez pas comme ça, je sais que c’était naïf de ma part. Mais ce n’est pas ça que je voulais dire. Où je veux en venir, c’est que cette maison était mon cocon. Elle a participé à ma métamorphose. Sans elle, je serais encore une gamine, une rêveuse, une petite conne. Ce que j’essaie de dire, c’est que lors de cette première nuit d’errance où je ne connaissais encore personne, où rien ne m’attachait particulièrement à ce lieu traversé par des milliers de papillons de nuit, j’ai senti que je devais y rester. Que je devais y rester si je voulais devenir celle que je suis aujourd’hui. Non, je n’exagère pas. C’est sûr, on ne saura jamais si c’est le temps qui a fait son travail ou si c’est ce lieu habité par la fête qui m’a transformée. J’aime à croire, j’aime le penser du moins, que c’est cette vieille bâtisse qui m’a changée. Vous savez, les lieux, c’est aussi des paysages intérieurs. À force d’y vivre, tu te laisses modeler par eux.

J’étais donc là, assise, égarée, jeune. J’étais tellement jeune, putain. Je n’avais encore rien compris. Je ne pense pas comprendre beaucoup plus de choses maintenant mais j’ai l’avantage des années. Je me sens plus posée, moins éparpillée. Je crois que c’est ça qui me manque le plus. Cette naïveté. On était tellement beau, putain. Vous n’avez pas idée. Et maintenant, quoi ? Ça me brûle à l’intérieur. Il y a comme un trou impossible à remplir. Je suis devenue insatiable. Vous savez ce que ça veut dire ? Qui ne peut être rassasié. Ben c’est exactement ça. Je n’ai plus jamais eu une sensation de satiété. Je suis devenue complètement boulimique. J’ai tout le temps faim, faim d’aventures, faim de découvertes, faim de rire. J’ai une faim de loup. C’est incroyable ce que j’ai faim.

Pardon. Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça. J’imagine que j’essayais d’expliquer comment c’est arrivé. Le plus simplement du monde. Je me suis simplement laissé guider par mon propre désir d’appartenir à un lieu, à une bande, à une histoire et soudain ces murs m’ont paru trop étriqués, je me sentais à l’étroit. C’est difficile à décrire mais c’est comme si la maison et moi avions décidé ensemble qu’il était temps que je m’en aille. Je n’étais plus la bienvenue et je sentais aussi que c’était l’heure de partir. Et c’est ce que j’ai fait. Et depuis, j’erre, apatride, vide. Non, ça va. Ce n’est pas grave. Depuis, aussi, je sens tout plus fort, tout est plus intense. Je suis à vif. Et ça je ne le changerais pour rien au monde.
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