Ouvrier

Paul Bocognani

Quand je mourrai oublié sous une charpente de ferraille
  noyé dans une flaque de boue
Je t'en prie mon amour lave mon corps
  bien doucement

Pourras-tu me rendre le peu de beauté que j'avais sur moi il y a quelques années ?

Je t'en prie arrache de mon corps de pantin concassé cette horrible tenue d'ouvrier
  parce qu'elle sera pleine de terre mâchée et de sang coulant
Arrache-la et fais-en des cendres qu'on désertera

Je t'en prie quand je serai propre comme je l'ai été certains dimanches
Enveloppe-moi dans une chemise du soir
Chausse-moi de mes bottines noires celles que tu préfères et ceins-moi de mes jeans ceux qui ont
  une histoire
Embijoute-moi de mes breloques de mes colliers de foire et d'un crucifix d'olivier

Je t'en supplie quand je serai mort de fatigue étouffé sous une pluie démentielle
  inhalant des fumées toxiques
Ne mets rien sur mes yeux mais ferme-les tout aussi calmement que tu caresserais un chat perdu

Pourras-tu je t'en supplie pommader mes mains pour qu'une fois au moins elles soient douces ?
Pourras-tu les prendre dans les tiennes et me faire caresser ta joue comme ça
  une dernière fois ?

J'aimerais tant sentir tes ondes de lin avant de mourir
  et ton rire soufflé dans mon cou avant de tomber

Mes pensées tu sais s'envolent toujours vers toi et notre jardin
Vers cette rivière et ces fleurs que j'ai plantées pour toi
  quand je fais le singe sur des poutrelles
Parce que j'ai peur de n'en jamais revoir les sonorités subtiles
  et distinguées et les couleurs d'eau qui volettent placidement sur les herbes violâtres des berges câlines

Ces images de toi je les porte en bagage toute la journée
  sous les averses insensées sous les vents hystériques
  sous le poids de l'acier qui tranche des sillons bruns aux épaules
  sous les tremblements malades des outillages électriques qui déchaussent les dents
  et désaxent l'échine

Ces images de toi je les porte comme un ostensoir
Quand les rayons de verre d'un ciel clair s'abattent en escadrilles
  sur ma nuque brûlée
Quand un air qu'on croirait usurpé à la latitude zéro
  cautérise mes bronches au milieu des volutes que fait le fer liquide
  en se mariant à un autre bout de fer

Je les porte avec moi parce que ce matin j'ai peur d'avoir embrassé ton front pour la dernière fois
J'ai peur parce que dans ta somnolence tu ne m'as pas vu partir dans mon bleu

Alors parfois dans l'assourdissement perpétuel du jour qui me hante
Je sifflote des musiques qu'on joue pour endormir les enfants
Et je pense à toi à notre feu
Et à toutes ces fleurs que j'ai plantées pour toi
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