Œil-de-bœuf

Pierre Turcotte

1912 avant J-C. Amenemhat marche depuis le matin avec son jeune lion apprivoisé, le long du Nil. Il aime parcourir les berges en s’éloignant du palais de Memphis. Fatigué et sentant venir l’appétit, il s’étend sous un arbre, en quête d’un peu d’ombrage. Le lion tourne autour de l’arbre en reniflant. Puis, il vient se lover contre son maître. Un étranger au vêtement étrange s’approche. Il a un air inquiétant. On doit toujours se garder des assassins. Amenemhat essaie de déterminer s’il a affaire à un ami ou un ennemi. Le lionceau va sentir l’étranger qui ne manifeste aucune peur. Un pêcheur sans doute. Un bœuf approche pour brouter l’herbe sur le rivage. Il porte les marques d’Apis, un triangle inversé sur le front et un pelage noir. Lui non plus n’a pas peur du lionceau. Quand le bœuf se retourne, il plonge son regard placide dans celui d’Amenemhat qui voit alors apparaître le soleil entre ses cornes. Il pleure de joie d’avoir été béni par Apis. Il sait maintenant qu’il aura un règne prospère et une nombreuse descendance quand son père Sésostris lui cédera le pouvoir.
1715. Le corps est autopsié dans l’antichambre de l’Œil-de-bœuf qui jouxte la chambre du Roi. Les médecins et chirurgiens constatent que sa majesté a le côté gauche complètement gangrené du pied jusqu’à la tête. L’agonie de Louis XIV a été pénible, longue, puante et pleine d’intrigues. Les vivants arrivent à surpasser la mort en atrocité. Le corps du Roi Soleil est ensuite embaumé et on prépare ses restes pour être dispersés : ses entrailles iront à la cathédrale Notre-Dame de Paris, son cœur dans la Grande Galerie de l’église des Jésuites, rue Saint-Antoine, et le reste de la dépouille devra prendre le chemin de la Basilique Saint-Denis. Après avoir signé les registres, le chirurgien lève la tête et est ébloui par le soleil dans l’œil-de-bœuf.
1953. Le jeune Elvis est arrivé ce matin à Memphis, Tennessee. Il a une audition au Sun Studio pour la première fois. Dans l’entrée de l’immeuble, qui a l’air d’une maison ordinaire, il voit un alignement de disques d’or. Il ne rencontre pas le patron de la boîte, mais enregistre deux chansons. C’est un coup d’essai. Le jeune a du talent, mais on a déjà vu mieux. Et, surtout, il a un visage d’enfant et on ne sait pas ce qu’il a dans le ventre. Elvis repart avec son acétate. Il est heureux et il est déçu. Difficile de savoir ce qu’on ressent quand le bonheur est court et que l’impatience est longue. En sortant, il voit encore ces disques sur le mur, réussites des autres, des idoles, des confirmés. Il a aussi le sien maintenant. Un petit disque noir, gravé des deux côtés, qui porte la mention Sun Records sur l’étiquette. Un début à quelque chose. Mais il a la patience et la force du bœuf. Un jour, il aura un disque d’or.
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