Monologue de fin de pièce pour celui qui va mourir

Valérie Torrent

Ce qui a été raconté de lui ce n’est pas lui. C’est lui aussi, mais pas seulement
Il est plus que ce qu’on a pu dire de lui.
Il est plus que ce qui l’a obsédé le plus
Sa vie est aussi hors de la scène, dans les marges,
dans ses désirs fous de lumière, sous le couvercle de ses ciels bas
Il croit qu’il manque de ressources
Il veut abréger sa vie, anesthésier ses angoisses, annuler ce qui peut advenir d’Autre
Il a peur de ne pas passer le chas de l’aiguille
C’est raisonnable, c’est si fin…
et il ressemble à un gros oignon un peu embarrassé
dans tous ces manteaux
mi-saison,
d’hiver
et d’été

Alors comment faire confiance ?

Et s’il était ce gladiateur romain réputé lâche qui avale son épée devant le lion
Et s’il était ce marin breton qui a construit sa barque, avec l’expérience des houles

Il prendrait l’océan
L’eau entrerait et il écoperait comme un fou, d’abord
L’eau entrerait et il écoperait encore
L’eau entrerait et il…
encore … de l’eau,
du sel

Il sentirait céder le sol provisoire qui le portait jusque-là

Puis il poserait le pied sur un sol nouveau

hésitant

C’est un octogénaire après un exercice à la poutre
qui se rétablit sur le matelas orange
très étonné de son exploit !

Il s’abandonnerait enfin, comme le petit enfant qu’il a été
et comme d’autres avant lui il soufflerait : « Et ce n’était que ça ?»

Un lointain sourire de connivence
Un sanglot étouffé
Un regard ami

Dans le plus grand dénuement du plus simple appareil
sans honte, sans amertume, sans regret
avec une compassion immense
il prendrait celui qu’il a été
et le serrerait longuement dans ses bras.
FacebookPDF