Les mots d'antan

Claude Luezior

Fichtre ! En voilà des bataillons qui défilent sur ma page, tout droit sortis de lippes savoureuses, poussant le temps à l'épaule et marqués du bon coin... Rouscailleurs, le béret sur soif et la baguette dans la pogne, ils sentent l'ail et la tripaille, mâchouillant, qui un bigre, qui un sapristi, retournant d'un pas altier vers leur godiche du dimanche matin ou leur gourmandine.
Tels des galets rugueux, les mots d'autrefois semblent portés par les derniers remous d'un ruisseau qui ne gargouille plus guère entre les futaies. Mais il faut bien le dire : traîne-misères et malappris, crapulards et biscornus, coquins, chenapans et freluquets ont gardé une manière de noblesse, tout fripés dans leur vert-de-gris et leurs teintes sépia.
Comme si la messe était bientôt dite. Mais avant de rendre les armes, les voici qui se rebellent et se rappellent à notre bon souvenir. Leurs jours heureux font un ultime tour de piste, mâchouillant une dernière chique, un bon sang !, un cornegidouille ! ou une pauvre cloche ! que nul n'entend encore. Fini, le brouet d'exclamations du Gavroche, du Brassens ou de l'olibrius de service, le ventrebleu du cocher et le scrogneugneu de la canaille qui, sous ses airs d'Ostrogoth, vous enchantait de sa gouaille.
Le cuistre et le sans-culotte s'en sont allés avec leur jargon de Philistins et leur accent d'andouille mal famée, faisant place à un franglais de pacotille, à des sales sur les vitrines de grandes surfaces qui, sans ambages, vous dénudent la carte de crédit et vous dépouillent de votre dernier liard.
Poète besogneux ou traîne-savates de rimes en déshérence, suis-je devenu un pauvre hère du langage ?
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