Le Pot Crassou

Yves Noël Labbé

— Ça serait mieux d’aller à la ville, avait dit Louis, notre voisin paysan.
Mais comment y aller si le père Gilbert ne pouvait pas nous y conduire avec sa vieille Renault ? Restaient les vélos ; mais il y avait le retour, et je sentais que la côte du Carmel dissuaderait les parents. Louis avait finalement consenti à délivrer l’information tant attendue.
— Y a p’têt une solution, mais ça sera pas les Galeries Lafayette, notez bien ! Une sorte de dépôt de magasin au Chesnay. Vous pouvez pas le manquer, ça non, vous verrez. Un sacré bric-à-brac d’un peu de tout. Y faudra pas vous offusquer.
La porte du lieu était en deux panneaux. Celui du bas pouvait rester fermé pour empêcher les chiens et les poules de s’aventurer dans la maison, tandis qu’on ouvrait celui du haut pour aérer, ou bien pour le facteur. Et je dois dire qu’elle avait besoin d’aération, l’épicerie... Quant au panneau du bas, il faisait obstacle à une coulée de boîtes, de bouteilles, d’objets divers. Ce capharnaüm ne pouvait en rien être comparé à une banale négligence car la tenancière hirsute et dépenaillée qui finissait par émerger derrière le comptoir semblait jaillir d’un conte de sorcières.
Les parents en étaient sortis entre l’effroi et le rire. Le père avait dit : « c’est trop fort, cette saleté. Malgré tout le petit pourrait y aller en "dépannage". » J’étais donc désigné comme go-between entre la douceur du foyer et le dépotoir, entre l’humain et le démoniaque.
À mon retour Louis retirait ses bottes sous l’appentis du tracteur. Ses pieds étaient enveloppés dans des bandes de tissu qu’il déroulait d’un coup comme on le faisait pour retirer un papier collant tue-mouches de son étui. « Au fait, tes parents, y sont-y allés, à l’épicerie ? » Je lui ai raconté notre expédition, alors, rigolard, il a lancé : « tu sais comment qu’on l’appelle par ici ? Non ? : Le Pot Crassou !

Devenu indispensable, j’en eus l’exclusivité. Expert en Pot Crassou jamais je n’empruntais la route, pour prendre le monstre par surprise en évitant son molosse baveux. Je m’annonçais à la sorcière après avoir préparé l’appoint pour éviter ses coupures crasseuses en retour. Je n’y gagnais rien, mais je pouvais dire : « Non je n’irai pas ! », si j’en avais envie. Le "dépannage" dépendait donc de mon bon vouloir. Sa gratuité me donnait de la force.

J’y suis retourné des années plus tard. Un homme était devant l’entrée. J’ai lancé : « Excusez ma curiosité. Il y avait une épicerie ici, autrefois... » Il m’a répondu, goguenard : « Moi j’ai trouvé une maison abandonnée avec un sacré fatras ! Une épicerie, dîtes-vous ? Vous êtes sûr ? » Et il s’est éloigné en ricanant.
Durant un instant je me suis demandé si le Pot Crassou avait bien existé, s’il n’était pas une fantaisie de ma mémoire. Sans cliché du lieu, ne restait que mon souvenir.
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