Lai Grie

Jean Prétôt

Grand-maman épluche une mandarine. Papa se plante devant la caméra. Je fais signe, il s’éloigne. Elle mâche les quartiers. Ils sont sucrés et pauvres en pépins. C’était le sachet qu’il fallait choisir. Grand-maman pose un doigt sur la nappe jaune du dimanche. Elle gratte pour décoller les motifs. C’est une belle nappe, l’impression est fine, on croirait des vraies fleurs. Il faudra dire où maman l’a achetée. Papa demande si grand-maman a soif. Elle a déjà les mandarines, il devrait en goûter une. Papa demande pourquoi elle ne mange pas beaucoup au home. Grand-maman avale un nouveau quartier. Le téléphone sonne. Papa décroche et lui donne directement le combiné. Elle a bien mangé. Une choucroute et de la bajoue. Papa dit qu’il y aura un dessert. Grand-maman dit qu’elle a déjà les mandarines. Papa dit qu’il y aura un vrai dessert. Elle dit au téléphone qu’il y aura un vrai dessert. Elle redonne le combiné. Je déplace la caméra. Elle dit qu’il y a un bouton qui clignote. Je dis que c’est une caméra. Elle demande à quoi ça sert. Je dis que c’est pour les souvenirs. Elle demande ce qu’elle doit faire. J’aimerais qu’elle parle patois.

Tu veux que je raconte quoi. J’aimerais que tu me chantes Lai grie. Elle regarde ailleurs. J’aimerais que tu me chantes Lai grie grand-maman. Elle fixe la caméra. Elle fait un signe pour dire qu’elle va parler. Je lève le pouce et la désigne avec l’index. Elle ne chante pas. Elle dit les couplets en parlant.

Tai ind i m’seu révoiyie In maintin di bon temps, I airos bin gaidgie, Qu’i raivos mes vingt ans,

Les derniers mots s’embrasent comme un feu de bengale. Les yeux pétillent, les joues sont rouges. On dirait une jeune fille. Papa se retourne. Elle reprend de plus belle, comme si elle allait courir.

Les ôges que tchaintin, Dedain les aibres à cios, Quasi chi bin qu’des s’rins In r’dyïndiat de tchie nos.

Elle s’arrête, me fixe et demande si je sais ce que c’est des serins. Je dis des oiseaux. Elle sourit et mime leur envol avec ses mains. Elle reprend, comme si elle allait voler.

C’était le tchaint d’lai grie,

Lai grie que n’épe pidie

D’cés qu’elle fait è seuffie, Lai grie,


Seuffie a séché sa bouche ; Lai grie lui fait du mal. Grand-maman regarde derrière, devant, elle n’a plus rien à dire. Je dis que c’était parfait. Je lui demande ce que ça veut dire au juste. Maman répond que c’est l’ennui. Grand-maman dit que c’est la nostalgie. Maman trouve que Lai grie est un mot triste. Grand-maman répond qu’il n’y en a pas d’autres et que c’est le meilleur pour le dire. Elle dit qu’elle l’a eu, Lai grie. Comme de nombreux Jurassiens, vers quatorze ans, elle a dû partir en Suisse allemande, pour apprendre la langue mais surtout pour travailler, des mois, sans revoir la famille.

Le film est terminé. Sur la table, des pépins. Grand-maman l’a quittée depuis longtemps ; Lai grie tourne toujours.
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