La Girelle Paon

Eva Waeber

J’allais avoir mes huit ans et j’avais appris à nager cet été-là. La mer limpide m’ouvrait ses bras, j’aimais descendre sur les rochers ronds à sa rencontre. Je léchais mes lèvres déjà salées et clignais des paupières.
J’avais découvert que, dans ces flots transparents, je pouvais, sans dommages, ouvrir les yeux sous l’eau.
Un jour spécial, j’ai fait une rencontre qui m’a éblouie, un poisson chatoyant qui rayonnait de toutes les couleurs vives dont j’aurais pu rêver. Du vert émeraude, des éclairs de turquoise, du rouge pétant, du jaune, un festival à lui tout seul. Une opale d’Australie avec une âme.
Cela a pris du temps pour faire connaissance, craintif au début, il s’est enhardi jour après jour. A pas de loup ou à nageoire de poisson, nous nous sommes apprivoisés.
Je n’ai jamais pu le toucher tellement ce qui nous rapprochait était fort. Il nous suffisait de nager l’un vers l’autre. Salut télépathique et joie déferlante de voir que l’autre était là...
Vous objecterez peut-être que les poissons ne se réjouissent pas mais les couleurs qu’arborait mon ami démoliront toutes vos théories.
Éphémères sont trop souvent les instants de pure félicité.
Jamais un être humain ne m’avait ainsi en même temps bouleversée et apaisée.
Ce sentiment d’unité, de ne pas dépareiller, de résonner dans la même gamme chromatique.
Or un jour, deux jeunes adolescents sont descendus sur la jetée, ils avaient des cannes à pêche rudimentaires.
Ils se sont installés et je ne me suis pas méfiée, peut-être même que je leur ai souri.
Ils étaient habiles et le soleil généreux faisait miroiter des étoiles sur l’eau.
Cela me chagrine encore tellement de raconter la suite. Cela m’étouffe encore.
Ils ont péché ma girelle et ils l’ont posée à côté d’autres minuscules poissons.
C’est curieux comme on a l’impression qu’un poisson manque d’air quand il est hors de l’eau. Sa poitrine se soulève et on a envie de lui insuffler de l’oxygène. La panique vrillait ses yeux...et les miens. Un hurlement silencieux nous explosait tous deux.
J’ai couru vers la maison et, à bout de souffle, j’ai supplié mon père d’acheter mon poisson. Je voulais le rejeter à la mer.
La banquise n’aurait été plus glaciale que cette voix qui disait que je faisais un caprice.
Eclair blanc dans la tête, un cri jailli du fond des âges, un sentiment d’impuissance crasse.
J’ai essayé de soulager mon ami en lui versant un peu d’eau.
Mon géant géniteur dont l’ombre avait recouvert tous ses congénères m’a dit :
-Tu ne fais que prolonger ses souffrances, arrête, c’est ridicule.
C’est un peu plus tard, recroquevillée dans les herbes sèches, que le coup de massue m’est tombé dessus.
Si je n’avais pas vécu cet été de rêve, mon ami se serait méfié des humains, il aurait été prudent et il aurait encore illuminé les fonds marins.
J’espère que de son Éden, il m’a pardonnée. Larmes de sel, larmes amères, larmes de mer, vole ami précieux et embellis les arcs-en-ciel.
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