Jérôme

Georges Henny

Jérôme jette du beurre sur les passants. Les réactions sont souvent mitigées quoique surprenantes. La boule de beurre blanc mou s’écrase avec un bruit de succion sur les cibles puis coulent doucement, lentement, paresseusement, sur le sol. Il en jette sur les vieilles, les jeunes, les costards, les policiers. Il en jette sur les voitures, les motos, les bus, parfois même sur les trains. Mains ou essuie- glaces s’activent et s’empressent sur la matière grasse. Une fois, une vieille dame se l’est étalé sur le visage, ça faisait un masque de cauchemar qui cachait ses traces de vieillesse, un maquillage de clown triste sorti de l’asile. Un policier dont il avait visé le pistolet n’avait pu se saisir de l’objet car trop glissant, il était tombé au sol piteusement, sans que Jérôme ne le voie.

Personne n’a jamais arrêté Jérôme car Jérôme est méconnaissable car normal, c’est-à-dire à peine visible. Bonnet aux bords retroussés sur le crâne, veste légère multicolore, baskets blanches à semelles compensées, il y en a vingt comme lui tout autour lorsqu’il commet son méfait, portant tous une banane sur le ventre. La banane, c’est la cachette secrète de son crime. Si on l’observe attentivement, on peut voir sa main s’y glisser subrepticement pour y façonner une boule blanche qu’il s’empresse de catapulter sur sa prochaine cible, un gros monsieur qui promène son gros bouledogue. Ça le rend heureux.

Jérôme jette du beurre sur les passants, il s’en délecte. Il lèche ses doigts et poursuit son chemin, il est en mission pour embeurrer l’humanité. Quand il a choisi sa cible, il la suit sur cinq cent mètres en formant son projectile puis le sort, le sent et le tire et s’en va comme si de rien n’était. Le soir, quand la journée a été bonne, Jérôme rentre à la maison fourbu, perclus, tout foutu mais avec le sourire aux lèvres et le sentiment du devoir accompli. Il passe au supermarché, s’achète un gros steak saignant et les réserves de beurre pour le lendemain. Dans son petit studio, il prend une douche et se met en pyjama, puis il allume la plaque, sort la viande du frigo et la cuit. Dans de l’huile.
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