Jardinfête

Laure Federiconi

C’est une grande maison ouverte, continuellement ouverte sur un jardin fou. La panse à l’air, elle se vide de meubles et de lumière dans les herbes sales.

C’est une pièce sans porte, dans la continuité de tout, qui fait un écho correct aux bruits, qui accueille, digère, fait sa petite tambouille des invités et insectes de maison. C’est une pièce très impersonnelle, qui berce tous les possibles.
Une femme revient du jardin. Elle se poste dans l’encolure de la porte d’entrée, colle sa joue au bois et regarde l’intérieur. Elle a un visage aussi vide que le living-room, si tant est qu’il y en ait un. Une bouche rouge, des petits yeux pour le confort, et puis c’est tout. Pour le reste, on imagine.

On prend le pouls : la Pièce respire. Elle vient de s’étirer après l’une de ces siestes d’été, où au réveil la lueur reste satisfaisante. Tout redevient neuf. Il y a au centre une table patriarche avec des serviettes pliées en cygnes et des petits papiers avec des prénoms. Une logistique saine pour éviter les colères ou les silences.
La silhouette s’active, hystérique : elle lisse la nappe des doigts, reforme les plis. Elle sort la tarte aux pruneaux du four. La pièce se remplit d’un rythme nouveau, d’odeurs et d’anxiété. Elle glapit un peu, la pièce, se frotte les mains. Dans quelques instants, une dizaine de paires de chaussures encercleront le réchaud. Et les choses se feront.
La pièce baille. Elle se baigne d’un jour retrouvant enfin son fond.
La vaisselle, la tâche donc – en dit long sur n’importe qui. Éponge ou brosse, chiffon à motif ou chute de microfibre crasseuse, du liquide qui sent le citron synthétique, un monde recréé facticement dans la mousse, une simili-Sicile avec des bruits de mer au fond des tasses. Ou un lave- vaisselle. Bref. Elle fixe le couteau qu’elle essuie.

-  JeanJean fume devant et tout est ouvert, chez toi, ça ne te gêne pas ?

Elle prend le même couteau pour tout. Pâtisseries, fromage, mauvaise herbe, viande. Elle est un peu comme la pièce, elle veut toujours contenir toutes les possibilités. Elle veut laisser toutes les portes ouvertes. Elle aime bien les gens qui restent après les grands repas. Ces solidarités mystérieuses qui font que l’on frotte des assiettes au même rythme.
La pièce fait l’écho de l’évier et des deux dernières voix.

À quelle vitesse le cœur bat-il durant le sommeil ?

Il y a des miettes sous le tapis et des prénoms qui se font la malle, des brûlures sur la nappe et des mites alimentaires sur la croûte de la tarte.
La pièce grandit au rythme de ces fêtes et dîners.
Désertée, elle quitte ses apparats. Les serviettes cygnes sont devenues des raies et de JeanJean ne reste qu’un cendrier et ses odeurs, sur la literie, plus loin.

Violette retourne dans le jardin faire on ne sait quoi. Elle attend que le vent et le temps fassent s’envoler les déchets. C’est pour cette raison-même qu’elle ne ferme jamais rien chez elle. Bientôt, les meubles seront à nouveau neufs, la pièce affamée. Les souliers reviendront en ronde autour du réchaud et elle dans la maison. Ici, seulement du mobilier pour les autres, pour la fête. Toujours les mêmes prénoms sur les petits papiers.
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