Fleurs bleues

F. Duchâtel

Il y avait eu les roses romantiques, les coquelicots frêles, les marguerites que l’on effeuille. Il y avait eu aussi de pleines brassées de ces grandes fleurs virginales dont sa mémoire mangeait le nom.
Au commencement tout à l’heure, s’étalait ainsi là tout le ban et l’arrière-ban de ce que la prairie alentour comptait de plus chamarré. De vastes bouquets fleurissaient la moindre surface plane, éclaboussant, versicolores, jusqu’aux culs des casseroles.
C’était désormais un réel massacre.
Dans le bol du mixeur, les larmes blanches étaient à l’œuvre, charcutant les chairs, écartelant les corolles, chaque soubresaut soulevant, écrasant une tempête assassine. Les pétales époumonaient leur parfum, écho d’une terreur en phéromones qui lui assourdissait les narines.
Le meurtre, enfin, tourna court. Les fleurs réduites au silence en une bouillie sanguinolente, les coquelicots peut-être, achevaient d’exhaler leur dernier souffle.
Sur un recoin de table embarrassé gisaient les cadavres étêtés. Au-dessus d’eux, rescapées, quelques clochettes féeriques sonnaient le glas. C’est lorsqu’il les avait croisées tout à l’heure, pavoisant tentatrices en bordure de fossé que lui était venue l’idée. Ce midi pour déjeuner, il préparerait de petits flans aux fleurs.
Il lui fallut alors le fouet pour châtier les œufs, la farine et le lait à leur tour d’il ne savait quel crime. Son étreinte langoureuse les entremêla, à la recherche de l’osmose.
La fusion-émulsion des flans éclata finalement en grumeaux rageurs, dans un marasme blanchâtre moucheté de jaune. Il y manquait encore quelque chose, un soupçon de joie qui rappelât les fleurs et fît se lever, peut-être, une lueur d’approbation sur le visage railleur de José. Alors il se souvint que sa mère, qui leur prêtait la maison, gardait toujours dans l’un des placards de la cuisine le colorant alimentaire dont elle endimanchait ses gâteaux. Ses doigts tergiversèrent jusqu’au bleu, la seule couleur qui ne se mange pas.
En un tournemain, le flan se fit onde, flot fouettant le bord d’une houle implacable. Pour affermir le saladier qui manquait chavirer sous sa fougue, il le plaqua d’une main sur son torse, flan contre flanc, bleuis, battus.
Une fois le colorant suffisamment délayé, il versa la mixture au repos dans deux plats semblables du fond desquels le toisait un lagon des mers du sud.
Il les sertit de belles assiettes puis dressa le couvert.
Il plantait les candélabres quand quelques bruits résonnèrent depuis la chambre. Une aube enfin…
Le ciel s’était levé tard, comme souvent les lendemains d’orage et pandiculait dans l’escalier, vaguement bougon. L’azur sceptique toisa un instant la table mise en Cène. Puis, tomba sur son reflet. José avait faim, ils s’assirent sans préambule.
Ils broutèrent, dévorant la flaccidité à pleines dents pour une fois. La réconciliation se scella là, dans le claquement des mandibules et le chuintement des mots marchant sur des œufs entre deux nappes de silence.
Ils prirent ensuite leur café dans le canapé, blottis l’un contre l’autre, José l’enveloppant fort de ses bras-tiges aussi dégingandés que les grandes ciguës tout à l’heure. Les digitales, comme une caresse, légèreté d’un doigt qui apaise le cœur s’y insinuaient justement de par les voies les plus intimes. Quelque temps encore, que les toxines agissent, étreignent leurs poumons, raccourcissent leur souffle comme un émoi et c’en serait fini du chaos. Le sang, las de couler, viendrait figer sans remous leurs plaies mutuelles en une étreinte finale.
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