Le Narrateur et son alter ego

Charly Rodrigues & D.S.

Hommage à feu Yves Velan.
Vos œuvres seront, j’en suis sûr, d’inépuisables gisements d’inspiration.



Je suis à l’intérieur de ma tête ; la pièce est exiguë, sombre, d’une humidité mordante : je me sens vaseux et fiévreux, là, assis sur cette chaise pourrie ou plutôt devrais-je dire attaché à cette chaise. Les bruits étouffés d’une machinerie gigantesque m’entourent. Devant moi, un luxueux sofa rouge, probablement moelleux, pour mieux moquer mon inconfort, pour mieux exacerber la fatigue de mes muscles : c’est lui tout craché, de pousser ainsi le vice du mépris dans ses moindres gestes. Le temps s’étend, distordu, à la fois multiple et parallèle. J’attends... mais j’attends un je-ne-sais-quoi qui me perce l’estomac d’angoisse ; simultanément, j’imagine très bien ce qui va se passer. Une présence m’observe, insidieuse, silencieuse, tapie dans le noir.
Le voilà. Abruptement l’homme est sorti de l’ombre. Il est rachitique et noueux, pas si grand, torse nu, mais surtout ensanglanté, pantalon mains bouche arcades : à cause de la fraîcheur du sang, une odeur métallique se propage jusqu’à moi. Ses doigts portent une cigarette à des lèvres gercées, il s’approche pour me souffler la fumée à la figure, puis son visage se fend d’un rictus monstrueux. Détourner le regard serait une insulte. Il glousse de mon hardiesse feinte, plante ses griffes dans mes joues.
« Et bien alors, où sont tes manières ? On ne me salue plus ? »
Son haleine fétide me paralyse comme un poison. Parce que je reste muet, un poing soudain s’écrase sur mon œil : oui, je sais qui c’est... puisque c’est moi... une partie de moi, une facette inavouée qui prend le dessus lorsque je ne m’y attends pas, mais que j’invoque aussi, parfois, lorsque j’ai cette audace folle de vendre mon âme au diable.
« D.S., pas aujourd’hui, laisse-moi tranquille...
- Ah... mon Charly... de te voir ainsi tortiller du cul, sur ce bois grinçant, avec cette frimousse si pâle, si chétive... quelle jubilation ! » Puis il s’assied sur le sofa, prend bien soin d’émettre un soupir théâtral de satisfaction. « Quelle lune ! Bien pleine... Tu me connais, je deviens intenable. Je me réjouis de partir à la chasse, d’explorer les recoins et les alcôves. » Il continue à tirer sur sa barrette, longuement, absorbé par ses pensées. « Qu’allons-nous faire cette nuit ? »
Je ne réponds pas ; il se soucie rarement de mon opinion. J’ai mal. Ma paupière se tuméfie déjà, la sensation se transforme peu à peu en une douleur lancinante. La nausée et le vertige s’intensifient.
« Comment allons-nous nous amuser ? Mmh ? Un suicide éthylique ? Un voyage jusqu’au bout des psychotropes ? Une bagarre avec des gorilles consanguins d’extrême droite ? Ou bien... déchirer l’ordre du monde ? Brûler des voitures ? Incendier la plèbe ? Répandre du venin dans des veines inconnues ? Libérer nos pulsions animales ? Aligner les filles de joie pour te rappeler toutes celles qui ne t’ont pas aimé ou qui ne t’aiment plus ? Voler des clochards ? Non mieux ; tuer des clochards ? Vandaliser quelques tombes ? Insulter Dieu ? Dis-moi... parle-moi, mon chéri... Je suis tout impatient de destruction ! »
Sa raillerie malsaine résonne à mes oreilles. Son regard fou et effrayant me ronge. Puis il reprend son sérieux.
« Tu t’es déjà posé cette question ? Lequel de nous deux est l’alter ego de l’autre ? ». Un rire désabusé s’échappe de ma gorge. Cette fois-ci il vise la mâchoire, furieux. Lui aussi a ses faiblesses. Mais elles ne durent qu’un bref instant. À nouveau maître de lui-même, il sort une lame de sa poche, se met derrière moi. Pas de soirée sans rituel. Il commence, doucement, à me raser le crâne. « Ô mon ami, je t’aime tellement... toi et moi, c’est pour la vie ! »
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