Berliner Slide

Marie-Claire Gross

Rue qui cogne le Mur, aujourd’hui plein centre
Lifting que rien ne fige, les gens déambulent, légers funambules
Tu sautes sur le papier de verre de la planche et te rappelles
Une colocataire rebelle
Un peintre qui lacère ses toiles
Un extrémiste italien hanté par un buste égyptien
Sur ton skate tu glisses, oses les figures
Lis la TAZ, 4 heures du mat’
Une Blanche en bouche au Café Noir
Rock, rap
Tu composes, tricotes, t’en moques
« J’quitte la rampe pour un road trip », tu dis
Prends ton élan
Nouveaux migrants de la crise, langue Marmara du taxi, pistes cyclables, Stasi, sable Spree, aigus
punk opéra, nuits kebab
Oui, pousse du pied, jusqu’à l’aéroport devenu espace vert … Komisch !
Sur la ligne blanche, prêt au décollage, tu t’élances, avales les ombres
Et Volker, Kordula et Ali
Et Armin
Et les lettres follement sereines des résistants
Slide, t’arrêtes pas, je t’en prie
Et le jeune Français qui a posé ses valises ici
Et d’autres qui n’en sont jamais revenus
Allez, dévale la pente, attaque la rampe, les verticales, les plats
Stop
Waow ! Salto arrière, on te regarde, t’applaudit
Cité exhibant plans cicatrices, puzzles vides, pleins
Rider sur les murs
De cette ville aux scènes roses, aux trottoirs tapis rouge
Obscène, même
Kiffante, fauve, mauve, pauvre … parfois, derrière le voile
Aïe, tombé, saigné, cassé, tu vas ?
Feu Ostberlin. Allume-moi une Kabinet, tu veux ?
Slalomer entre les passants et les châtaigniers qui tournent doucement à l’automne
Wirbeln, Tiergarten, Biergärten, Cuvrystrasse, Currywurst, Schatz, Nacht, quatschen, knautschen, knutschen, Talk Talk, Tacheles, so lieb, so süss, so lala ...
Laufen. Courir jusqu’à la tente solaire, où la mémoire swingue, chewingue, déborde, fluide
En face des ados zigzaguent entre des stèles, le chaos en écho
Sous la tente solaire de la Place de Potsdam, un jump, encore, les images dansent durcheinander
Poissons anges bleus
Voix velours des laveurs de vitres suspendus au-dessus des touristes asiatiques
Groupies qui posent, vrais faux soldats, de plomb
Non loin de l’hôtel Adler emballé de vide, les ailes du désir s’affichent
Chaque retrouvaille est couche nouvelle
D’une géomorphologie chahutée
Chaque retour est figure risquée, construction
Ta planche elle, vibre et ride plus loin, au-delà du visible
Les grands d’un monde révolu regardent drüben
Drüben, frontière fantomatique, où les chiens aboient et reniflent les essieux
Des manchettes orphelines disent en noir le départ d’une actrice : Signoret,
Solidarnosc, femme immense, voix de rocaille et d’alcool... weg.
Et les roues qui se ruent en silence roulent vers un bunker, demain creuset avant-garde, résonnent dans les arrière-cours, où nichent des artistes, et ronronnent sur les sols rutilants de la jeune Gare de l’Est aux bras qui montent et descendent
Oh ! Freerider jusqu’au coeur de la fête permanente et au Skatepark
Jusqu’à la relique de béton désarmée où une tagueuse fait ses gammes sous le ciel qui s’ouvre
Va, cultive l’endorphine, le point d’interrogation, tisse ta toile
Les roues t’émeuvent, tes roues te meuvent
Vers l’ici, l’ailleurs, d’autres spots
Tu te tais, te réjouis, tes roues se ruent, goûtent ce silence
Et embrasent le fil ténu tendu jusqu’au lointain.
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