Vera

Joséphine de Weck

Vera n’aime pas manger d’œufs le matin. Cela lui donne l’impression d’avaler ses ovaires. Le matin, il faut marcher une demi-heure, boire un verre d’eau et respirer. Elle habite une cabane dans la forêt. Quand je vais lui rendre visite, je sens l’odeur des pins et mes chaussures s’enfoncent dans la terre humide. C’est une belle cabane, bien chauffée, une cabane de luxe. J’ai rencontré Vera un jour de promenade. Elle marchait dans la forêt dans une robe à pois bleus et chaussures à talons rouges. J’ai cru voir Blanche-Neige et ai rapidement cherché du regard les sept nains mais ils ne sont jamais apparus.
Vera parle vite avec des mots inhabituels comme humus, bavarder et luminaire. Chez elle on ne discute pas, on bavarde de choses et d’autres. Il n’y a pas des lampes mais des luminaires qui donnent une lumière douce et réconfortante. Souvent elle mentionne ses ovaires et je me suis longtemps demandé si elle avait vécu un traumatisme, un avortement par exemple. J’ai essayé d’en savoir plus mais mis à part un regard perçant ma chair et mes os je n’ai obtenu aucune réponse.
Vera a peur de bailler parce qu’elle craint d’engloutir un esprit. Quand elle en a envie, elle appuie fort ses deux mains sur sa bouche et attend que ça passe. Plusieurs fois nous nous sommes rencontrées dans la forêt avant que l’une d’entre nous n’ose s’adresser la parole. On peut dire que j’ai développé une parade de séduction pour l’approcher telle un faisan qui poursuit une femelle. Je n’ai jamais su comment on appelle la femme du faisan. Faisane ? Cela me semble peu probable. Dans cette histoire, c’était Vera la faisane.
Quand j’entre dans sa cabane, Vera ferme théâtralement la porte en faisant une révérence de cour. Puis elle brûle une petite branche de sauge pour chasser les mauvaises ondes de la ville. Depuis qu’elle habite la forêt, elle n’est pas retournée une seule fois en ville. C’est bien dommage car nous pourrions aller prendre un chocolat chaud et voir des films primés à Cannes au cinéma. Je ne l’ai jamais suggéré et pourtant j’ai la sensation que c’est une idée qui pourrait lui plaire. Vera aime les activités cinématographiques bien qu’elle jure n’avoir jamais vu de films de sa vie. Je ne la crois pas. Je la soupçonne de trouver un certain chic de n’avoir aucune culture et de convoquer malgré elle autant de références artistiques. Une fois, je lui ai parlé de Pina Bausch et d’une très belle scène de film où une femme en habit de lapin marche dans la forêt. Vera a ri très fort et a dit : « Mais c’était moi, c’est moi la femme avec des oreilles de lapin et un body noir, c’était moi. Tiens, j’avais complètement oublié Pina. Elle est incroyable, non ? » Des fois, je pourrais l’étrangler.
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