Une robe en toile de parachute

Nicolas Violi

Annette attendait assise dans l’herbe du jardin, effeuillant une pâquerette. Une petite brise se levait. A seize heures, elle épouserait Raymond le fils du boucher, à la mairie. Un homme bon, aux yeux un peu trop rapprochés, qui l’avait séduite au bal du printemps. Ce n’avait été qu’un baiser échangé dans le bois, à peine plus. Pourtant, son père l’avait prévenue : à moins qu’un mariage ne répare cet égarement, elle ne serait plus à ses yeux qu’une de ces filles qui filent aux quatre vents. Une mèche de cheveux passa sur son front, qu’elle replaça derrière son oreille. L’eau de Cologne de Raymond ne masquait pas l’odeur de son magasin.
La cérémonie avait été organisée dans la précipitation et sa mère lui avait cousu une robe blanche dans le seul grand tissu disponible à la maison. Il s’agissait d’un parachute américain resté dans le village après le débarquement. On disait que le soldat arrivé en France avait oublié son devoir et son matériel pour courir les filles du pays. L’étoffe était lourde. Pas la robe de ses rêves. Le vent passait en dessous et Annette la coinçait sous ses genoux pour ne pas dévoiler ses jambes. La toile pourtant se gorgeait d’air et gonflait autour d’elle. Elle tentait de l’aplatir sur le gazon mais rien n’y faisait, le vent l’emportait. Tout à coup ses pieds cessèrent de toucher le sol. Elle vit son jardin, sa maison, ses parents qui lui criaient de revenir à Raymond qui tendait vers elle un bouquet d’œillets jaunes. La brise la poussait en direction de l’océan. Son village disparut, puis les côtes. Dans les airs, elle fut surprise de voir parmi les nuages une autre mariée volante, qui semblait beaucoup plus à l’aise dans son véhicule. Ses cheveux blonds et son rouge à lèvres lui donnaient un air hollywoodien :
- D’où venez-vous, Madame ? lui demanda l’élégante.
- De Pontivy, et vous ?
- De Quimper.
- Et savez-vous où nous allons ?
- Nous verrons bien, en tout cas nous ne serons pas seules.
Annette tourna le regard et vit une dizaine de jeunes femmes formant un grand V d’oiseaux migrateurs. Mais elle pensa à Raymond, à sa famille, au bal. A la cérémonie qui l’attendait. La grande salle de la mairie pleine d’invités, les bouteilles de vin blanc dans la fontaine prêtes à être servies, le cochon de lait qu’on avait déjà installé sur le gril. Elle jeta la pâquerette qu’elle avait fini d’effeuiller et se releva en essuyant ses mains sur la toile de sa robe. Sa mère l’appelait pour fixer son chignon tandis qu’une brise légère agitait son jupon.
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