Une rencontre

Sandrine Devaud

Cela faisait déjà trois fois qu’elle percevait, à la périphérie de son champ de vision, un furtif mouvement dans sa direction. Le va-et-vient rapide de coups d’œil jetés par-dessus une épaule. L’épaule d’un inconnu des plus charmants qu’elle avait repéré en entrant. Il était assis quelques tables plus loin, sur sa droite, et buvait un café.

Faussement concentrée sur un article du journal ouvert devant elle, Bérengère sentait que des papillons commençaient à mener le bal dans son ventre. Quelle étrange sensation, à la fois agréable et désagréable. A quand remontait la dernière fois qu’elle l’avait éprouvée ? La vie qui reprenait ses droits dans son corps lui faisait prendre conscience à quel point elle avait manqué de légèreté durant ces dernières années. Le temps où les hommes se retournaient en souriant sur son passage lui semblait si loin. Elle avait l’impression d’être devenue transparente. Parfois, elle se demandait si elle n’était pas une âme errant parmi les vivants, qui refusait d’accepter de ne plus être de ce monde. Et si en fait, c’était son propre regard qui passait au travers des êtres et des choses sans les voir ? Tenant compte de ces considérations, vous imaginerez bien l’effet que l’attention de cet inconnu pouvait avoir sur Bérengère. Des papillons s’affolaient dans son ventre, certes, mais il y avait aussi des milliers de fourmis qui colonisaient chaque parcelle de sa peau. Elle sentait chacune de ses cellules battre à l’unisson, tels de mini tambours chamaniques. Une irrépressible béatitude commençait à étirer la commissure de ses lèvres. Le plaisir intérieur se déployait progressivement à l’extérieur. En cet instant précis, elle se sentait à nouveau féminine, séduisante, vivante, visible.
La tête dans les étoiles, elle suivait avec délice le téléfilm romantique que son imagination projetait dans son esprit.

Prenant sa main, le bel inconnu l’emmène hors du café. Sous un soleil radieux, il l’entraîne dans un labyrinthe de rues pavées et colorées. Une délicieuse odeur de printemps plane sur cette ville inconnue. Au détour d’une ruelle, une immense plage de sable fin s’ouvre sous leurs pas. Dans la scène suivante, ils refont le monde, un verre à la main, confortablement installés sur un sofa. Fou-rires, sourires complices et frôlements exquis. Un fond musical doux et planant suspend l’instant. Une main pleine de promesses se tend vers Bérengère …
- « Excusez-moi Madame, vous avez fini avec le journal ? Je peux vous l’emprunter ? »
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