Un triangle

Soledad Lida

Il était tombé amoureux d’une femme distante, dont le regard constant et attentif le faisait souffrir. Il s’était procuré une photo où il l’avait devinée, dissimulée derrière un collègue obèse à la mine réjouie. Il l’avait adoptée ainsi. Il s’était habitué à ne voir d’elle qu’une part du haut de son visage : des cheveux qui bouclaient, une mince tranche de front, un sourcil, une oreille petite, un peu décollée, un œil qui fixait un point droit devant – à peine plus haut que l’objectif – d’un regard constant, ce regard poignant et aigu qui lui faisait mal. Il avait appris à arpenter ce minuscule triangle de chair pâle, découpé entre les larges épaules du premier plan. Plusieurs fois il avait été tenté de l’embrasser mais, s’il pouvait s’accommoder assez bien de l’absence de lèvres, il ne pouvait en aucun cas se risquer à embrasser du même geste, tant cette surface triangulaire était étroite, la mine réjouie. Cela lui eût semblé à tous égards fâcheux. Alors il se contentait de regarder et de mémoriser, de passer tout en revue encore une fois, de la courbe de l’oreille aux boucles naissantes, les sourcils, un cerne, et au centre, qui l’attirait et qu’il redoutait, l’œil.

Un jour, au milieu d’un couloir, il se trouva devant ce triangle et se mit à le parcourir sur-le-champ, comme il en avait l’habitude, du haut du crâne jusqu’à l’oreille, pour remonter l’hypoténuse vers l’œil, plus profond et plus constant que jamais. Mais déjà il remarquait quelque chose d’incongru, les angles se dissipaient, un nez se développait, puis un autre œil, qui le torturait, et, comble de l’horreur, une bouche poussait et remuait d’où s’échappaient des paroles qu’il ne comprit pas. Il se sauva à toutes jambes et ce n’est que dans le noir de la cage d’escalier, agrippé des deux mains à la rampe de fer, qu’il reprit son souffle.
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