Trois semaines

Audrey M

Pour Estelle

L'Ange Gabriel avait une silhouette lourde et des ailes pendantes qui lui donnaient un air gauche et maladroit. Malgré cela, robuste de taille et à la droiture impeccable, il inspirait courage et confiance, et c’est pour cela qu’on lui avait confié cette importante mission. Il s’y préparait depuis longtemps. On disait qu’une fois menée à bien, elle lui permettrait d’atteindre ce que l’on appelait communément son Destin : celui de l’Annonciateur.

La nouvelle, il devait l’adresser à la jeune femme assise en face de lui. Il aurait voulu la rassurer, être discret, mais c’était déjà raté : ses entrées n’étaient jamais sobres, à chaque fois accompagnées d’un savant pliement d’ailes, sali d’un juron contre l’encombrement de son attirail. Il avait le temps d’être attendu : Gabriel, tout ce qu’il faisait, tout ce qu’il disait, était de l’ordre de l’évidence. Il aurait aimé avoir cet air calme que l’on refuse aux annonciateurs, mais il était destiné à être pour toujours l’apocalypse dans le regard des jeunes femmes.

A peine Gabriel entré dans la chambre, la main de Marie glissa comme magnétiquement sur son ventre. Il n’en fallait pas plus pour que tout fasse sens : la démarche trainante à la station essence, la poitrine trop alourdie pour être jolie, les regards inquiets sur ses hanches, étreignant une forme absente et douloureuse, pourtant si pleine déjà.

Il n’avait suffi que d’une entrée d’Ange pour que tout prenne forme. Elle l’entendait déjà, l’inévitable « maman » du bout du couloir, la nuit, quand tout est calme sauf le cauchemar ; elle le voyait déjà, le petit être perdu dans une bacchanale de monstres, s’accrochant au mur avec entre ses doigts une trainée de pyjama ; elle le sentait déjà, l’élan la projetant hors du lit à n’entendre que ce murmure pétrifié d’images de satyres ; elle le dessinait déjà, ce bras entourant le petit inquiet, disant du geste muet qui veut tout dire, je suis là mon amour.

La trop jeune Marie avait sur son visage l'inquiétude de l'élue, la sérénité de l'acclamée ; elle était impératrice en ce moment, et l'Ange, annonciateur d'un destin qu'elle aurait peut-être refusé de tout cœur un autre soir, était bien là, lourd d'ailes, stéthoscope et résultats d’analyse –

Elle ne savait pas s’il fallait crier partir rire ou pleurer, mais au fond d’elle –

Il était minuscule, mais déjà immense, recroquevillé comme un rêve, aussi bruyant qu’une évidence.

Elle chassait déjà d’un sourire les bacchanales envahissant l'esprit du petit être. Et ce cauchemar au coin des lèvres, ce « maman » inévitable, ce petit sanglot au bout des cils, c'était si –

L'Ange Gabriel ne pouvait comprendre ce qui rendait Marie bien calme soudainement ; malgré lui il ne l’aura jamais, ce trop au ventre ; malgré lui il ne le sentira jamais, ce magnétique appel à l’étreinte ; malgré lui jamais personne ne la lui dira, cette phrase qu’il s’apprêtait à lâcher, fracassante de simplicité :

c'est pour dans trois semaines, mademoiselle.
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