À ta santé Nanchen !

Florine de Torrenté

C’est comme ça qu’on t’a trouvé... à plat ventre, la tête la première sur cette pente caillouteuse. Et y m’faut pas mal de courage pour t’raconter cette scène humiliante, mon regard désolé, détourné, presque méprisant. Heureusement qu’tu t’en souviens pas, y avait du sang sur tes jambes et beaucoup de rouge dans ton sang. Faut croire qu’une bouteille pleine suffit plus pour un cœur si sec. T’avais vraiment l’air d’un con avec ta p’tite voiture trente à l’heure renversée dans l’virage, on aurait dit un vieux jouet maltraité qu’on délaisse sans motif. Alors j’suis allée chercher les autres pour qu’ils m’aident à t’relever. Je peux t’jurer qu’on y était tous : la voisine, le copain de la voisine, sa fille, la concierge, mon ami Nicolas et moi, parce qu’on est solidaires quand ça fait peur. Tu disais merci, c’est bon j’arrive tout seul, mes abricots mes abricots ! Ah c’était vraiment le plus important tes abricots ! J’allais pas te l’dire qu’ils avaient déjà roulé bien loin et qu’t’en écrasais plus d’un sous ton corps avachi. D’ailleurs personne n’a rien osé dire hein, mais tout le monde la voyait ta raie à l’air ! T’étais pas joli à voir.

On t’a ramené chez toi, tu nous as dit je vous aime alors qu’on t’engueulait. T’aurais pu tuer quelqu’un putain... T’aurais pu te tuer toi ! On t’a obligé à rester assis mais tu voulais faire le fort, tu voulais nous amuser avec ta canne musicale sur laquelle t’étais même pas fichu de t’appuyer. J’hésitais vraiment entre rire ou pleurer, mais tu riais, alors nous on riait aussi et c’était mieux comme ça. On riait tous jusqu’à c’que tu t’mettes à chialer. Et ça coulait d’partout ! les larmes sur tes joues, l’alcool dans tes veines, la sueur sous tes bras. Tu nous as dit ça me fait chier et on t’a promis de venir te voir demain matin.

Demain matin t’étais déjà plus là, t’avais trop soif pour nous attendre. Ma voisine a dit aujourd’hui est un autre jour, y a pas plus trivial comme proverbe, puis on t’a jugé vite fait, sans comprendre, on t’a jugé sans savoir parce qu’on est comme tout le monde. La douleur des autres ça nous concerne jamais très longtemps. Alors j’ai dit sacrée soirée hier, mais d’hier il ne restait plus grand-chose, juste quelques carcasses d’abricots sur le contour goudronné.
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