Sur les berges tendres

Amélie Gyger

-      Pour combien tu sautes ?
-      Dix.
un
deux
TROIS

-      Six !
Allie me regarde, amusée, comme si ma défaite relevait non pas du hasard mais de la pure évidence. L’air est bon. Il flotte sur Fribourg un 26° salutaire après des semaines de pluie morne. Je trempe un orteil en grimaçant : l’eau est encore glacée. Mais Al’ est formelle, je dois sauter. S’il y a beaucoup de choses que je n’aime pas – les fruits rouges, les connards, les épinards – l’eau froide doit figurer pas loin de la première place. Mais ma sœur et son sourire narquois me toisent, m’ébouillantent et je défais précipitamment les boutons de ma robe. Les berges de la Sarine sont désertes : le ciel gris qui jetait une lumière filasse peu prometteuse cet après-midi se découvre à peine et laisse pointer un liseré orange téméraire.
Allie, regarde-moi : est-ce que tu me vois ? Regarde, je vais courir et sauter, Al’, regarde – hé, tu te souviens ? On avait sept ans, on avait fait le même pari ! Tu étais extatique, avais bu la tasse, failli te noyer, crachant tes petits poumons à n’en plus pouvoir. Mais on a grandi, on ne se noiera pas. Allie, regarde, bordel qu’elle est froide, mais si, je vais sauter, regarde ! Une poule mouillée ?! Non, c’est toi la poule mouillée, pourquoi toi tu ne sautes pas avec moi alors, tu rigoles moins hein ? Regarde, je n’ai pas peur moi ; moi je cours, moi je saute ! L’eau est peu profonde mais elle est froide et il faut du courage pour y sauter à pieds joints, plus de courage que tu ne le penses.
un
deux
TROIS

La rivière s’ouvre comme du verre vole en éclat. Ma peau est en feu, mes poumons aussi, je brûle, tout brûle, mes yeux, ma gorge, mon ventre ; l’eau s’engouffre dans mes oreilles, noie le bruit, engloutit mes sens. D’un coup de pied je crève la surface, dégoulinante, et je bois le ciel rose, je bois l’air tiède, je bois les nuages blancs, les lucioles, les réverbères. Je bois la lumière, la poussière d’étoiles, me baigne dans le coucher de soleil qui ondule – regarde Al’, comme la Sarine est belle ! Regarde ! Pour combien tu sautes avec moi ? Pour combien, dis voir ?
Je me retourne, une ombre chatoie.
Le silence.
Et le vent sur la berge fait bruisser ton absence.
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