Saké

Florent Arc

L’homme entra dans le restaurant et se dirigea lentement vers le comptoir. Les employés lui souhaitèrent la bienvenue d’une seule voix. Il ne parut pas les entendre. Il prit un tabouret et croisa les bras devant lui, les épaules basses. Son manteau était constellé de gouttes de pluie.

Derrière le comptoir, le garçon retournait des brochettes sur le grill. Il lui demanda ce qu’il désirait. L’homme répondit qu’il voulait deux petites bouteilles de saké glacé. Le garçon lui en proposa une grande, car cela lui coûterait moins cher. Mais l’homme dit qu’il préférait deux petites bouteilles. Est-ce qu’il désirait manger quelque chose ? Non, il ne désirait rien d’autre que du saké, glacé, dans deux petites bouteilles.

Toute la soirée, le garçon s’activa dans la fumée de son grill. Assis en face de lui, l’homme buvait le saké. Il remplissait sa coupelle, la contemplait un moment, puis il la vidait et la reposait délicatement devant lui. Tous ses gestes étaient très lents, et silencieux. Lorsqu’une bouteille était vide, il levait les yeux vers le garçon et, sans parler, en demandait une nouvelle d’un signe de tête presque imperceptible, de sorte qu’il avait toujours devant lui deux bouteilles de saké.

Peu après minuit, le dernier client quitta le restaurant. Le garçon dit qu’il était désolé, mais qu’il allait devoir fermer. Il dit aussi quelque chose à propos de l’heure tardive et de sa femme qui l’attendait.

L’homme acquiesça, vida sa coupelle et se leva. Lentement, et en silence. Il resta debout un instant, contemplant les deux bouteilles de saké vides comme si elles avaient une signification connue de lui seul. Le garçon eut l’impression qu’il était sur le point de répondre quelque chose, peut-être à propos du fait d’avoir une femme qui l’attendait quelque part, mais l’homme finit par lui tendre quelques billets froissés, sans un mot.

Le garçon lui proposa une assiette de brochettes. Il dit que c’était un cadeau de la maison. L’homme le remercia en secouant la tête. Il se dirigea vers la porte d’un pas lent. Il était resté plusieurs heures, mais son manteau était encore humide. Et dehors il pleuvait.

Il hésita une seconde avant de sortir, comme pour méditer sur toute cette pluie à affronter. Puis il sembla hocher la tête et poussa la porte.

Le garçon lui souhaita une bonne soirée. Il ne voyait vraiment pas quoi dire d’autre.
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