Plume(s)

Charly Rodrigues

Je l’aimerais légère, ciselée, fine, éthérée, capable d’immerger son lecteur dans un onirisme somptueux… et l’inverse se produit : ma plume griffe et perce la feuille de sinuosités malhabiles, elle se pare de contours agressifs, elle blesse et infecte comme une lame rouillée, elle noie par un raz-de-marée d’élucubrations opaques, elle me brûle l’esprit chaque fois que je la relis. J’ai trop à dire, à raconter, à évacuer, à drainer… tout ça parce que ma bouche, elle, ne fait pas son travail ; elle énonce avec une maladresse accablante : ma langue fourche, confuse, incapable d’interpréter correctement les signaux du cerveau, le cerveau lui-même est pataud, constipé par une réflexion perpétuelle, trop pesante pour son infrastructure. Mon cœur est transformé en un terreau fertile à tous les malheurs… cette frustration naît de l’impression de ne pas savoir parler, ni écrire, ni même penser… j’ai alors la certitude blessante que je n’appartiens pas à cette société, que je n’appartiens à aucun groupe, que je ne mérite aucune étiquette flatteuse ou réconfortante. Automatiquement me voilà alors propulsé dans la caste des mal aimés, des mutilés du sentiment, des invalides de la parole. Des soubresauts d’âme m’accablent : une âme qui ne parvient pas à s’exprimer est une âme qui meurt à feu doux dans la tourmente. Puisque je suis incapable de me taire totalement, l’écriture devient le seul moyen de désengorger le surplus de matière mentale qui empoisonne mon corps.
Un faux miracle, une béquille provisoire, un remède à double tranchant existe pourtant, et pallie à cette douleur : de la métaphore de la plume de l’écriture s’extraie l’image de la plume bercée par le vent. C’est une vie non vécue dans le réel mais dans l’imaginaire des autres, une vie qui s’anesthésie continuellement dans la fiction et le rêve. Je suis fasciné soudainement par l’Homo fabulator. Comme si, inapte à comprendre la vérité quand elle est trop crue, je l’intègre uniquement lorsqu’elle est mise en scène, masquée, jouée, implicite.
Je passe ma vie à m’identifier à des personnes qui ne sont pas moi, et que je ne serai jamais. C’est une vie par procuration. Une vie à l’intérieur du crâne. Une vie qui contemple la plume des autres.
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