Peau neuve

Florine de Torrenté

Je me suis sentie devant toi comme un mur à repeindre. C’était le même enthousiasme, mêlé d’audace, une sorte de nouvelle aventure : faire peau neuve. Je n’avais pas le tablier-salopette, mais j’avais la veste en jean et l’air décontracté qui va avec. Tu as dû penser que j’étais une fille cool. De celles qui se lèvent un matin et qui décident qu’aujourd’hui, on va refaire les façades, sans jamais avoir tenu un rouleau. De celles qui aiment le défi. Au début c’est presque trop facile, il suffit juste de sourire, étaler la couche de base. On a tout de suite osé l’humour, ça ne pouvait qu’adhérer. Je pourrais raconter chaque étape, des premiers coups de pinceaux aux finitions. J’avais même prévu les ornements à la main, mon petit côté perfectionniste. Mais j’ai brûlé les étapes.

Je brûle toujours les étapes.

Je voulais me donner au compte-goutte et j’ai directement percé le fond du flacon. C’était comme une cascade d’acrylique qui a taché toutes les surfaces, même celles que je ne voulais pas refaire. Il y en avait de toutes les couleurs, du bleu du rouge du vert même du violet, je déteste le violet, il y avait très peu de noir, j’essayais de limiter les dégâts, et puis il y avait du jaune du jaune vif du jaune en masse, te montrer que je suis un soleil. Je me suis vendue comme un tableau tout fait, rien qui transporte comme La Nuit étoilée de Van Gogh. Ni le chaos de Pollock, ni l’intrigue de Malevitch : une vulgaire nature morte. Un plat de fruits identifiables au premier coup d’œil, dont seule la technique est à envier.

Il me semble que l’absence de mystère est étroitement liée à l’impatience.

Tu ne savais encore rien. Je pouvais tout redessiner. Ni réputation, ni vieux souvenirs, juste une intuition et ma veste en jean. Ce genre de bricolage est toujours décevant. On ne rafraîchit pas tout avec un bon vernis. Alors voilà, c’est moi. J’ai laissé des bullages, des coulures et ça s’écaille. Tu n’as pas l’air très exigeant. Je parlais d’acrylique, une peinture sans odeur qui sèche vite. C’est ça, c’est moi. Et je me sens un peu aquarelle aussi, diluée dans du rien, presque transparente : en combien de temps le public se lasse-t-il d’une œuvre sans secret ? Je sens déjà la force de ton poignet sur la spatule, encore quelques éclats de rire, quelques messages, juste le temps de croire que ce n’est pas rien et déjà tu étales, tu appuies…

et j’étouffe sous le papier peint.
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