OS

Margaux Bastyns

Tout commence la peau sous les eaux. Usée, fatiguée et transparente. Translucide comme le teint de son visage. La douche déverse de l’eau, goutte par goutte, sur son corps épuisé. Tremblante de froid malgré la vapeur dégagée dans la salle de bain. Ses courbes se calculent au centimètre près. Les cheveux décolorés, lisses, devenus bientôt aussi fins que du fil de nylon. L’eau chaude anesthésie peu à peu son corps. Ses os s’échappent sous sa chair. La peau à peine assez épaisse pour le contour de son squelette. Bientôt, elle se changera en mille goutes d’os.

Les journées s’épuisent dans ses ressources. Une petite voix dans sa tête qui ne la quitte pas et qui, pas à pas, l’amène à la tombe. Pour elle, ça sonne beau mais c’est faux. Elle se trompe de combat. Régime après régime : son cœur est maigre. La peur logée dans le creux de son ventre, entre ses côtes qui se désintègrent. Son cou, devenu bien trop poilu, ne supporte plus le poids de ses pensées. L’angoisse coule en permanence comme une rivière dans sa tête. Ses pensées obsédantes l’absorbent à l’extérieur du monde, c’est malhonnête.

Une, deux, trois, combien de plaies à panser ? Chaque matin, comptage de graisse afin de nourrir le pire de tous : l’os-saillant. Il se déverse peu à peu vers la terre. Six pieds dessous. Chaque fois la danse recommence. Non. Ce n’est pas assez ! Il faut continuer. Alors elle pèse, trie et dépense ses calories : le poids de toutes ses infortunes. Sa jeunesse est gaspillée dans ses assiettes qu’elle ne finit pas. Quand est-ce que ce jeu finira ?

Seule, enfermée sous la douche, elle défile sa vie dans ses yeux. Enfermée dans ses pensées, elle est sans ancrage. Une vie de plus comptée au grain près du sablier. Tout le monde parle de sa descente aux enfers. Peut-être Lucifer saura y faire avec elle. Peut-être qu’une fois tombée au plus bas, aux urgences de la vie, elle trouvera la force de revenir parmi les vivants. Elle se battra pour les battements de son cœur. Peut-être aura-t-elle le courage de ressentir ce qui doit être dit depuis si longtemps. La peine s’écoulera enfin dans les tuyaux de la douche. Peut-être ça ne se finira pas la peau sur les os et l’eau perlant le jour de son enterrement.

Elle gardera la trace de ce combat à vie. Son corps se relève, il a mal mais tient debout. La douche bientôt terminée, les goutes chaudes se glissent encore le long de son dos. Frêle, elle regarde son bourreau. Il l’attend et en viendra à bout. La balance n’indique jamais assez. Ce soir, pas la peine de manger. Nourrie au sein d’une mère radine qui ne veut pas qu’elle dîne. Un repas à la fois. Son cœur lui dit de manger mais chaque bouchée nourrit sa culpabilité. Son sourire larmoyant devenu mensonge. Son cœur poids plume porte en lui les séquelles de moqueries passées. Chaque rire y a été gravé. La déformation de son image, la douce maladie qui sans suspicion, devient une addiction. Chaque couleur de son corps s’est estompée et laisse place à cette grisaille que l’on connaît trop bien. Celle des pays froids, des jours pluvieux et des moments foireux. Ses hanches ne balancent plus sur le rythme de la vie. Sa tête oublie et son regard s’éteint. C’est une âme qui s’efface ; laissant plus de place.

J’invoque l’eau : pour hydrater cette chère usée, détruite par les flots de mauvais maux. En espérant qu’elle recouvre ses os et défie ces vagues de chaos. J’invoque l’os.
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