Ophélie

Isabelle de Groof

Ophélie regarde le ciel.
Bleu strié de vapeurs blanches. Les avions emmènent au loin des hommes et des femmes. Nuages légers emportés par les vents vers un horizon qu’elle ignore.
Ophélie s’en va. Ce n’est pas une escale. Elle part.
Elle ne veut plus naviguer dans les tourbillons silencieux. Baisser la voilure, fermer les écoutilles. Plonger en apnée là où la lumière ne passe plus.
Descendre jusqu’à manquer de souffle. Ne plus pouvoir remonter.
Ophélie dérive à la surface d’une mer opaline. Les bras ouverts. Bercée par le sanctuaire. Ses longs cheveux forment un halo doré, caressent ses épaules nues, glissent sur les bretelles de sa robe fleurie. L’étoffe ondule et danse comme une méduse lumineuse dans des eaux inconnues.
Les vagues parfois la submergent et elle sent leur goût salé se poser sur ses lèvres.
Les lames ont fini par briser son armure. Elle sent le vide derrière les écorchures. Elle pourrait rester parce qu’elle connaît les orages. Elle pourrait affronter encore les murs de vagues. Retomber dans les creux vertigineux.
Mais elle s’est épuisée dans la bataille. Elle n’était pas armée pour cela.
Ophélie regarde le ciel.
Elle voit voler le goéland. Les ailes déployées sous le vent. Il se laisse porter par les alizés et regarde la mer. Juste au-dessus d’elle. Etrange miroir. Elle observe son image, à présent apaisée.
Les éclairs ont cessé de fendre l’air.
Ophélie s’en va.
Malgré les bonheurs passés. Malgré les tempêtes surmontées. Malgré les années. Impuissantes à soutenir un avenir mort.
Le bateau prenait l’eau depuis trop longtemps. Les seaux rejetés à la mer n’y suffisaient plus. Il était temps de prendre son essor.
Alors Ophélie s’en va. Elle ne reviendra pas.
Elle part sans joie. Mais elle part le regard enfin droit. Juste un peu lourde du poids des cailloux qu’elle emporte dans son sac. Peu à peu il s’allège et Ophélie flotte sous le ciel, emmenée par les courants qui doucement la délient.
Le soleil brûle l’éther de teintes orangées. Les couleurs du crépuscule. Celles de l’aurore aussi.
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