Nous ne saurons jamais dire au revoir

Luc Guilloteau

La gorge nouée, je ne savais plus où me mettre, je bouillonnais, je m’asseyais, je recentrais un des sets de la table, je touchais à la bouteille, au verre sans les prendre, je les bougeais comme pour m’accrocher à eux mais dérapais, heurtant sans but. Mon activité permanente rendait mes membres débiles, je n’avais plus de souplesse : je me cognais contre les parois d’une pensée trop cruelle.
J’étais absolument oppressé, la mâchoire serrée, je m’égarais dans des formules sans souffle, j’allais perdre en l’espace d’un instant tout un week-end de bonheur partagé, tout un monde de délicieux regards échangés, un univers de complicité entier.
J’étais déchiré, je ne savais plus quoi dire : on n’a jamais appris à parler qu’en disant des banalités mais lorsqu’il s’agit enfin d’exprimer un peu tout le beau que l’on renferme, on n’a plus rien qui nous vient, on est pour ainsi dire perdu dans le flou des mots et ramené à nous-même comme au fond d’une éternelle impasse. Et alors, comme un fantôme, je me laissais couler d’étage en étage le cœur lourd, la respiration coupée, incapable de garder le silence par trop de pudeur imbécile peut-être.
J’évitais de la regarder, j’évitais ses yeux contre lesquels je ne pouvais plus dire d’adieux. J’aurais été fusillé de la regarder. Fuyant, agité, je mettais puis ressortais mes mains dans des poches infinies, j’ouvrais fébrilement les portes de la voiture, je cherchais des papiers chimériques, je ne pensais qu’à ralentir tous mes gestes : j’aurai voulu arrêter le temps, toujours infime, toujours infirme d’avancer toujours aveuglément.
Mais il fallait partir. J’avançais enfin et me ressaisissant, je la remerciais encore. Après s’être étreint, je montais dans la petite voiture blanche et je saluais une dernière fois. Une fois l’engin un peu avancé, j’étais dévasté, les lèvres plissées et sèches, les muscles du visage contractés : j’éprouvais avec une intensité si nouvelle et si éclatante la douleur du départ. Le teint livide, je n’entendais ni la radio ni la rumeur du centre-ville, je ne voyais plus la route, les piétons, j’empruntais le périphérique sans m’en apercevoir, je ratais ma sortie : j’étais devenu absolument indifférent, désolé, engourdi.
Et déjà la place du passager, laissée vide, faisait s’engouffrer sans bruit la douceur de l’après-midi : je venais de laisser derrière moi tout un pan d’une vie possible en fermant la parenthèse de ce séjour enchanteur. Je retrouvais enfin mon chemin et je restais transi assez longtemps porté par la sensation inouïe d’avoir fait partie de sa vie unique, si précieuse, si palpable, si intense. Et au crépuscule de ces jours qui avaient paru sans fin apparaissait, dans le champ que formait l’horizon,


la rose chétive et mignonne
qui ce matin avait déclose
en sa robe de pourpre au soleil
et dont le teint était au sien pareil.
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