N -

Isabelle Grout

Elle voudrait ne pas y penser, mais ne peut plus ne pas y penser, au jour où se refermera sur l’île la fenêtre de la chambre, et après la fenêtre la porte de la maison, et puis la maison tout entière, la maison de N., et la sienne aussi, celle de son enfance, celle de l’enfance de sa fille, celle voudrait- elle penser de ses petits-enfants un jour, insensible au temps, un temps cyclique comme les saisons dont N. immuable serait éternellement le centre, elle le lui a bien dit, qu’elle ne voulait pas l’entendre parler de, qu’elle ne pouvait pas penser le monde sans elle, et ce qu’on ne peut pas penser, ça n’existe pas, ça n’arrivera pas, le monde s’ouvre nécessairement comme cette fenêtre sur la mer et l’île qui s’approche ou s’éloigne avec les marées, on peut l’atteindre à pied quand la mer se retire au-delà de la tour, en même pas trois enjambées de bottes de sept lieues, de la fenêtre on pourrait presque la toucher, mais quand la mer revient et reprend ses droits sur la rive, l’île redevient l’île, hors de portée même à la nage, beaucoup s’y sont laissé prendre, encerclés, enserrés, emportés par des bras d’eau, au chant inaudible de sirènes invisibles ou de la corne de brume, berceuses des « péris en mer », la mer a l’humeur si changeante, à chaque jour sa lumière, ses couleurs, du bleu pâle au bleu nuit en passant par toutes les nuances de verts et de gris, la mer et le soleil jouent à tracer ou à brouiller les lignes jusqu’à effacer l’île parfois, et ces jours-là le cœur de N. aussi se voile, elle qui tous les matins dit bonjour à son île, les jours de brouillard elle se fâche - « Tu fais la tête aujourd’hui ? Reste cachée ! » - elles se brouillent entre deux éclaircies, jamais longtemps, N. est bavarde, parle à tout et à tous, aux hommes, aux enfants qu’elle n’a pas eus, aux enfants qu’elle a élevés, à l’île, à la mer, aux fleurs, aux oiseaux, aux chats et aux papillons, parce qu’à quatre-vingt trois ans, N. est poète sans le savoir, et ce qu’elles aiment le plus, toutes les deux, c’est ouvrir grands des yeux émerveillés sur la mer à la minute magique, le soir, où la lumière illumine la côte, caresse le paysage et reflue comme la vague pour s’éteindre au pied de la tour, jusqu’au lendemain, mais la fenêtre reste ouverte sur la nuit, N. n’aime pas les fenêtres fermées, elle est presque aveugle et la lumière, la mer, elle les respire même la nuit, et elle, elle refuse de penser au jour où une main qui ne serait pas celle de N. refermerait la fenêtre sur l’île, elle le lui a bien dit, quand N. a voulu en parler, elle lui a dit avec colère : « je t’en voudrais à mort, si un jour tu mourrais ! »
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