Moquette

Ella

J’ai toujours rêvé d’avoir une moquette au sol de mon appartement. Une moquette aux poils longs, dans laquelle je puisse promener mes pieds nus, glisser ma main, m’étendre et laisser mes muscles s’enfoncer dans la tiédeur et la profondeur du textile. Ce serait pour moi comme avoir un appartement tapissé de douceur et de sécurité, ce tissu moelleux appelant le confort, calfeutrant les interstices, une bulle qui ne laisserait plus passer l’air froid et menaçant. Le jour où j’ai emménagé et que j’ai pu enfin aller choisir la moquette, j’ai pris mon temps, hésité entre les coloris, le tissu. J’ai tâtonné, caressé, jusqu’à que ce que je trouve ce que je cherche : une moquette blanche comme neige, le poil soyeux. Sur le chemin du retour j’imaginais déjà les soirées qui m’attendaient, moi comme une reine, le port fier, noyée dans cette fourrure d’hermine.

Les premiers mois je respirais ce calme, cette torpeur, le corps enfin apaisé. Mais petit à petit, la torpeur est devenue inertie.

Toute cette blancheur aseptisée, comme de l’éther, ça commençait à m’asphyxier, ça me donnait envie de tout dégueulasser. Je sentais les longs poils m’étouffer, former une boule au fond de la gorge qui me faisait suffoquer. Cette moquette qui ne servait qu’à ça, absorber le moindre éclat de voix, empêcher de crier, lisser les aspérités, harmoniser, tout ramener à un niveau tolérable. Je sentais mon corps paralysé par la colère accumulée depuis des mois, dans cette atmosphère lustrée.

Alors un jour, le corps tremblant, j’ai ouvert la porte et je suis sortie en courant. Et quand je suis revenue, les chaussures pleines de boue, de feuilles mortes, de merde, j’ai foutu en l’air toute ma moquette. J’ai couru sur le sol, je me suis roulée dans ces poils plus vraiment blancs, qui viraient du gris au brun, j’ai arraché touffe par touffe des morceaux de cette fourrure détestable, pour enlever cette couche, ce duvet plus affligeant que rassurant, et laisser la vie entrer, laisser passer les coups, les cris. Ne plus avoir à me protéger.
FacebookPDF