L'oreiller

Audrey M

Je passais toutes mes nuits à côté d'elle. Elle ne me touchait jamais. À trop la voir de loin, j’étais devenu amoureux d'elle. Ça m’avait rendu insomniaque : j’étais suragité par sa présence, j'avais la plume aguicheuse et je me gonflais d'amour à tous ses soupirs. J'en tirais pas grand-chose, c'est vrai. À l’exception, peut-être, des rares nuits d'hiver où, le dos endoloris, elle s'endormait en me serrant entre ses cuisses. Pour aligner sa colonne vertébrale. Moi, con d'amour, je l'aidais sans rien dire, et j'aimais bien ça.
Puis, un matin, par le hasard chorégraphique des cauchemars, je ne sais pas comment j'ai réussi ça, mais je me suis retrouvé contre elle. J'avais eu l'audace de me faire déplacer. J'étais appuyé contre son dos, c'était tout simple, comme une caresse. Elle était comme je l'imaginais, bouillante de rêves.
Au réveil, elle a rigolé un peu, et elle m'a dit, mon chéri qu'est-ce que tu fais là. Elle a dû me confondre avec quelqu'un d'autre. De son bras libre, elle a caressé ce qui devait être mon dos, puis elle s'est lentement retournée sur le ventre pour me regarder. Elle m'a dit, j’aime quand tu t'agrippes à moi comme ça, puis elle a enlevé le haut de son pyjama pour sentir sa peau contre moi, c'est ce qu'elle m'a dit. Elle m'a serré contre elle. Je me suis laissé faire. Puis ses caresses se sont crispées, d'un coup, et elle a étouffé un sanglot contre moi, elle a dit mon amour je t'attends je te promets que je vais t'aimer tellement fort mais ne tarde pas je t'en supplie. Elle a dû remarquer que personne n'était là. D’un corps dur, j’étais devenu cette absence douloureuse, ce vide intersidéral entre ses draps, ce trop-plein d'espoir qu'elle entretenait depuis si longtemps.
Pendant des années, j'avais attendu qu'elle me remarque, sagement. J'avais soutenu d'autres têtes, sans frémir, quelques plumes jalouses contre des nuques, mais je me tenais bien pour le reste. Et là, enfin, elle s’offrait à moi. J'avais ses chagrins contre moi, ses larmes qui dégoulinaient à travers ma taie. Et moi, j’en avais soudainement plus envie. Je n'étais pas assez courageux pour elle. À moins que ce soit ça, mon courage : sortir de l’amour avant qu’il ne soit trop tard. Avant qu’elle me rende lourd.
Elle voulait faire de moi un homme qu’elle pourrait aimer. Elle l’avait modelé dans mon corps, pour ne plus sentir l’impatience qui lui brûlait les ailes. Heureusement pour moi, je n’étais pas mémoire de forme : quand elle m’a relâché, je ne l’aimais plus. Je n'étais qu'un sac de plumes, je n'avais plus de rêves, j'étais enfin libéré de la fatigue d'aimer.
Depuis ce matin-là, je ne me soucie plus de l'amour : je suis trop léger pour ça. Je mène une existence paisible, et d’elle, je me fiche. Elle pleure tout le temps, je ne comprends pas. Pourtant, moi aussi j’ai été amoureux. Définitivement, l’amour, c’est un truc de lourds.
FacebookPDF