L'horreur d'être ensemble

Camille Elaraki

Alma, allongée, regarde le noir envahir sa cabane de taule. Elle n’arrive plus à dormir. Quand elle ferme les yeux, elle la revoit. La femme sans nom. La femme aux trois enfants.
Alma n'a pas le cran de prier pour elle. Il faut du courage pour articuler qu’on a tué. Même si ce n’est qu’en pensées. Beaucoup plus que pour enfoncer un tesson de bouteille dans une gorge. Cela, finalement, a été facile. Sa main n’a pas tremblé : elle est allée jusqu'au bout, « pour son groupe ».
La favela est une maison. Les garçons tatoués, les grands frères. Alma faufilait son regard sur leur peau dessinée. « L’encre ne grave la peau que de celui qui a fait couler le sang pour le groupe. »
Sur sa poitrine, Alma cicatrise les lettres du mot « Lealtad ».
Ce soir, elle deviendrait une sœur. El jefe lui a offert un privilège. « Normalement, on baptise les filles par le cholo. Les garçons, en les matraquant. Toi, tu as le choix. »
Le cholo… Alma repense à la femme sans nom. Au souffle et aux grognements au-dessus de son visage défiguré par l'horreur.
Ce soir, Alma a choisi d’être un garçon.
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