L'heure digitale

Pierre Goujon

La qualité de mes nuits n’est plus ce qu’elle était. Au moins celle du temps de mon enfance. À présent, il arrive de plus en plus souvent que des réveils intempestifs troublent mon sommeil. Je me retrouve immobile, les yeux ouverts, allongé dans le noir, un noir plus ou moins profond, selon la saison et l’heure. J’avoue que, parfois, ce n’est pas désagréable. Des bruits (les voisins, l’immeuble, la ville) me parviennent à travers les murs de la chambre, encore faibles, sans doute, mais témoins indiscutables des frottements de la vie, là, de l’autre côté, à l’extérieur. Dans la cuisine proche, le moteur du réfrigérateur se remet en marche, périodiquement, troublant le demi-silence de l’appartement. Je sais bien que ce bruit n’est que passager, et j’attends, l’oreille tendue, l’inévitable soubresaut-hoquet, pet final, sans gloire, signalant l’achèvement provisoire du travail. Malgré l’obscurité (une obscurité toute relative : en réalité la nuit n’est jamais vraiment noire), je distingue les meubles de la chambre, la petite armoire, la commode, des objets divers, des vêtements dispersés en désordre sur le sol. La fenêtre dessine sur le mur un grand rectangle blafard. Les petites lumières rouge groseille des appareils électroniques assurent une permanence figée dans la pénombre. Elles sont comme les feux qui guident les navigateurs, la nuit, à l’entrée des ports. La métaphore me plaît. C’est elle qui fait que j’assiste en témoin immobile, à demi conscient peut-être, mais impatient, à la lente variation des distances et des lueurs en cette phase quotidienne d’approche qui me mène lentement vers le petit jour, vers le quai. Vers la vie. En même temps, l’heure verdâtre affichée à l’écran de mon téléphone, au chevet de mon lit, me rassure et m’apaise. Elle me confirme que je suis bien vivant, dans le temps, dans le monde.
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