L'herbier

Delphine Gendre

La Sarine gonflée roule ses flots verdâtres
Comme des billes de verre de l’adolescence
Quand l’ancien nouveau monde n’avait pas encore coulé

Et là un ou deux chatons pour gonfler tes yeux
Verdâtres comme des billes de verre de l’adolescence
Pollen mais pas ce trouble dont je croyais me souvenir
Et qui n’a jamais existé

Car nous ne nous étions jamais vus

Les saules autour de nous pourraient nous étreindre
Flexibles liens qui écoutent nos silences
Dans une possible reverdie
Où quarante est divisé par deux

Mais ce souhait je suis seule à le créer
Mot à mot,
À chaque pavé foulé de nos pas

Et le sable pris dans la molasse
S’égrène désormais pour nous

Figés nous n’allons nulle part

Seule je dessine un mouvement
Sur ce papier

Plaçant ce moment entre deux feuilles
Et le faisant sécher pour qu’il renaisse un jour

Comme si nous avions été
un jour
N’est pas

Comme n’est pas cette fleur que je croyais cueillir
À te placer dans mon herbier

Et le mur fait de galets de rivière
Ta façade préférée
Libre et sans chaux
Et l’herbe inconnue qui pousse dans le tuf
S’échappant du muret

Tout cela ne sera pas pour nous
Si l’instant est plaisant, le temps ne s’ouvrira pas en amont
Et pour l’aval, c’est à dépérir
Pas de pierre descellée
Monolithe sans issue

Et figée je suis prise dans le piège de mes mots

À la fontaine pleure l’historiette
Où j’avais tenté de noyer mon ennui
Le buvard a pris l’eau
Et la fleurette n’est plus

Je remonte vers la ville haute
Tentant de croire à mon souvenir
Mais l’illusion ne dure

Je trouve près du funiculaire
Le magnolier encore fermé
Le remugle sans la beauté

Et tout ce qui constituait le souvenir inventé
qui planait comme une promesse
S’efface
Comme la pierre sous la pluie
Les mots lassent
En ce froid de mars

Et toi tu vas t’ensabler plus loin
Sans avoir esquissé de mouvement

Si je dois t’aborder
D’apporter une rançon (plaît-il)
Ce sera une cuirasse de mots

Pour me saborder faut-il
Que
tu me désarçonnes
Me désarmes
M’abandonnes
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