Lettres

Justine A.

« C’est plus la page que tu vois, c’est déjà plus loin...
À peine tu as posé une pupille sur cette immaculée envoûtante que c’est déjà le nulle-part qui te retrouve.
Il est de nouveau là. Et tu n’es de nouveau plus. »


« C’est même pas que c’est ta faute. Toi tu le voudrais bien, être créatif.
Mais rien du tout. Tu peux même pas imaginer des bas-collants aux pieds d’une mouche. Faut vraiment croire que ça vient de plus loin.
Comme ces collines qui sont accouchées des courbes lettrées combattant dans la tête. On croirait presque qu’elles sont là par hasard, elles cherchaient un lieu pour jouer et elles te sont tombées dessus. Alors elles s’amusent, toutes seules. Faut surtout pas que t’essaies de les déranger ; elles risqueraient de se barrer. Alors tu les laisses. T’aimerais bien les menotter parfois, quand elles sont vraiment tellement belles que ta vitrine d’idées commence à les jalouser. Mais autant tenter de séquestrer la mer. »


« C’est quand même déstabilisant. Quand tu te rends compte qu’elles se servent de toi. Toi tu pensais que le terreau avait été soigneusement choisi, que quand même, une terre aussi propice ne court pas les rues. Mais rien du tout.
Un matin tu te lèves et elles te sautent dessus, comme les petits enfants quand ils sont excités. Alors tu n’as plus le choix. Tu trouves une feuille d’urgence, histoire qu’elles ne s’ennuient pas trop et qu’elles ne se lassent pas de toi. Enfin, c’est surtout qu’elles te posent pas vraiment la question, elles. C’est comme les enfants quand un besoin les prend, c’est soit tu trouves une solution, soit ça explose. Donc tu trouves un horizon blanc et tu te poses. »


« C’est à ce moment-là qu’elles arrivent. Ça pluie, ça pleure, ça bâtit. Des canots de sauvetage
aux montres de luxe, des caves nazies aux doigts peinturés tout le monde possible y passe. Toi
tu croyais que tu t’y connaissais un peu, en monde. Mais rien du tout. Elles elles te sortent des
trucs que tu avais même jamais pas pensé pouvoir imaginer. Incroyable.
Et toi t’es là, assis. Et tu sens tes propres pensées se cacher, comme si elles avaient honte d’avoir une fois pensé avoir pensé. Et tu te tais. C’est le silence le plus bruyant que tu aies jamais connu. Toi tu te tais, mais elles elles chantent, elles crient, elles pouffent. Un vrai chaos lettré. »


« Puis finalement, c’est le silence muet. Plus de bruit du tout. Il y a plus que toi. Tout nu depuis
qu’elles t’ont défroqué les idées. T’es tout seul. Avec ton trou dans la tête.
Ça fait quand même une sacrée résonnance, un écho perdu.
Toi tu sais que c’est fini. Elles se sont vidées. Enfin ça tu l’as jamais vraiment su. Alors tu regardes le blanc qui ne l’est plus. Et tu vois ce ballet de courbes et de traits, de points et d’espaces qui résonne en silence. »
FacebookPDF