Les six sens

Valentine Ladame

Effleurement. Depuis que tu n’es plus là, quand je fais la cuisine ou que je jardine, je serre bien fort les attaches de ton tablier autour de moi, et j’imagine que ce sont tes bras.

C’est mon croissant parisien, mon délice du jeudi matin. La saveur du beurre envahit mon palais, se déploie en notes fleuries jusqu’à l’aire reptilienne de mon cerveau pendant que je mords dans les feuillets dorés qui cèdent en croustillant. Élastique, presque cru, le cœur me réserve des voluptés de bébé à la tétée tandis qu’une pointe d’acidité, liquéfiant ma salive, m’offre la perspective du plaisir renouvelé avec, cette fois, un pain au chocolat. Quand je reviens à moi, j’époussette les miettes d’un air détaché et je m’essuie les doigts en espérant que je n’ai pas gémi.

Devinette. Il est ébouriffé, généreux, lunatique. Ses racines sont orientales, sa famille damascène. Son cœur, en bouton, évoque les turbans des personnages ornant les miniatures persanes. S’il avait des yeux, ils seraient sombres et longs. S’il avait un goût, celui acidulé d’un bonbon. Envoûtant, son parfum disparaît au fil de la journée pour revenir la nuit piqué d’un clou de girofle. Il porte le nom d’un poète savant qui vécut il y a mille ans à Ispahan. Mon rosier s’appelle comment ? Tu donnes ta langue au chat persan ?

Utricule, labyrinthe, stéréocils, cochlée, le vocabulaire anatomique de l’oreille interne m’a toujours émerveillée. Mais depuis que j’ai souffert d’un vertige positionnel paroxystique bénin, j’ai réalisé ce que c’est que d’avoir un vestibule. Prisonnière d’une essoreuse, envahie par des nausées et des sueurs glacées, agrippée à la table d’examen, j’essayais d’entendre la question insensée du médecin : est-ce la pièce qui tourne autour de vous ou est-ce vous qui tournez ? Une fois le diagnostic posé, une simple manœuvre libératoire a mis fin à mon cauchemar. La question, elle, est restée. Est-ce le monde qui tourne autour de moi ou moi qui tourne autour de lui ?

Masato prend son couteau, déplie la crevette, la plaque contre la planche, lui coupe la tête. Le corps devenu fou se cabre entre ses doigts. Masato incise la carapace frangée de pattes, la détache, me tend la crevette nue et fendue posée sur une assiette en grès. « Ikizukuri ! » s’exclame-t-il en penchant légèrement le buste. Charitable, Yuriko déplie pour moi l’origami : « ikizukuri, c’est l’art japonais de préparer un fruit de mer en faisant croire à sa chair qu’il est encore vivant. La saveur est inimitable. Mange, le coeur va s’arrêter ! ».

J’ai lu que des chercheurs proposent de considérer le système vestibulaire comme un sixième sens. Se pose alors une question vertigineuse : comment décrire les sensations produites par ce sens jusque-là ignoré ? Avec les yeux on voit, avec le nez on sent, avec les oreilles on entend mais avec le vestibule, on fait quoi ? Tout reste à inventer. Ça te dirait de vestibuler autour d’une bonne bouteille ?
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