Les glaçons

Estelle Meyer

Ça a commencé gentiment, sans qu’on s’en rende vraiment compte. Par des regards courroucés, lancés à des jeunes filles qui riaient trop fort dans les trains, sur les places publiques, dans leur maison. Les parents, les grand-parents, les fonctionnaires, tous s’y sont mis. Au bout d’un moment, on a aussi dit aux garçons de se taire, de ne plus mâcher de chewing-gum, d’arrêter la bière. Sans qu’on s’en rende vraiment compte, on a empêché la Terre de tourner, et on est entré dans une nouvelle ère glaciaire. Sans iceberg mais avec des glaçons dans la poitrine.
Le président s’est élu un après-midi. Quatre ans plus tard, il préparait ses réélections démocrato- écologiques : ils ont sauvegardé la forêt, ils n’ont pas fait de bulletins en papier. Pour ne pas gaspiller de l’argent inutilement, les réélections n’ont plus lieu. A la place, ils financent la seule émission de la seule chaîne du pays. Nous on admire les jolies robes des présentatrices, elles en changent chaque jour.
Les plus malins sont partis en avance, ceux qui ne voulaient pas voir juste à temps, ceux qui ne pouvaient pas beaucoup trop tard.
De l’autre côté rien n’est fait pour nous. Les enfants ont toujours faim, un peu moins que les adultes. Au fond de nous, on espère que ça va changer, que quelqu’un va réagir, c’est pas de notre faute tout ça. Mais on sait aussi qu’on n’a pas encore réussi à faire fondre nos glaçons. Un printemps à l’ère glaciaire c’est jamais qu’un deuxième hiver où les glaçons commencent gentiment à fondre. Et puis il y a eu les bourgeons, bons ou mauvais, et la glace à laquelle on a mis le feu. Pour le coup, on ne s’y attendait pas. Les livres en papier ont brûlé, des bourgeons avec, ça a réchauffé l’atmosphère. Pour le coup, ils ne s’y attendaient pas.
Ça fait maintenant si longtemps que nous vivons comme ça, que personne ne se souvient d’avant. Alors forcément, on continue. A crever de faim, à crever à la tâche, à crever dans nos lits. Et encore, ça c’est quand on a la chance de vivre toute une vie.
Ils ont fait croire au monde entier qu’ils se sont rangés. Personne n’y regarde de trop près, ça coûte moins cher.
Il a commencé à neiger, c’est comme ça qu’on a su que c’était fini.
FacebookPDF