Les fraises

Marie Goy

demain matin, il y aura des fraises dans mon bircher
des fraises en hiver
et chuis même pas à blâmer

c’était montagne
de boîtes de plastique

fruits gelés, pourris, jetés encore emballés
le flanc de mon vélo reposait sur la benne
elle, en habile tortue, contenait le surplus

malgré tout
malgré les discours de limitation, de responsabilisation
de…
de…

putain d’capitalisme d’état

montréal, ça fait trois mois que tes poubelles m’approvisionnent
l’exubérance du rebut m’impressionne même plus

j’fais gaffe cependant j’ai la chance de pas avoir la nécessité du dumpster diving pour vivre
et c’est donc délibérément que j’accepte la confiscation du choix de mon alimentation

je plonge
comme on s’efforce d’utiliser consciencieusement sa tasse réutilisable
car on a l’impression d’être colibri
et que l’imaginaire peut être pommade

mais ça reste du café, l’écoresponsable emballage ne cachera pas l’empreinte carbone
ça reste un seul baquet de fraises échappé des poubelles, ça carbure, ‘y en aura des milliards d’autres

* * *

triant les fruits dans la froideur enrobante de la nuit
je prends la mesure de mon geste
justificateur de notre addiction à l’abondance

alors sherpa enlisée sur ce mont d’impostures, je pose :
« l’alentissement est-il loin encore ? »

demain matin, il y aura des fraises dans mon bircher
des fraises en hiver
et chuis même pas à blâmer
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