Les bijoux volés

Audrey Jacomet

Thomas habite dans la campagne fribourgeoise. Chaque jour, il se rend en ville. Il travaille comme ingénieur dans une entreprise depuis près de deux ans.
Thomas vit seul. Du moins, dans son appartement de cinquante mètres carrés, depuis lequel il peut considérer les montagnes enneigées.
Thomas apprécie ses moments de solitude durant lesquels il contemple la grandeur innocente du monde.

Chaque jour, Thomas emprunte les mêmes chemins. Il salue les mêmes personnes. Embrasse les mêmes amis. Admire les mêmes bijouteries.

Thomas est un homme d'une exécrable banalité. Sa vie danse au rythme d'une mélodie populaire.

Vient une nuit où le village, comme à son habitude s'endort, mais où Thomas se réveille, s'active puis replonge dans son sommeil. Le lendemain, les habitants se remuent. Ils découvrent avec surprise le crime commis sous l’obscurité de la nuit.

Les vitres brisées dénoncent cet homme braquant une pauvre bijouterie. Devanture fragile, braquage si facile.

Un policier sonne chez Thomas. Bonjour monsieur, je vous prie de me suivre. Thomas s’excite : quoi, pourquoi, de quoi s’agit-il ?
Le policier ravale un rire : Monsieur, il me semble que vous étiez de sortie cette nuit. Thomas demeure dans l’incompréhension.

Plus tard dans la matinée, Thomas apprend que la boutique l’attaque en justice. Thomas s'offusque : il admet l’action mais refuse la sanction. Il plaide une incitation ; les bijoux étaient mis en valeur, les parures éclataient de somptuosité ! Tout était fait pour l'attirer, le pousser à rentrer à l'intérieur de la boutique. Il rejette l’entièreté du délit sur le magasin. La faute à son habit, se défend-t-il.

Enfin, il s’exclame : elle m’a forcé à exécuter ce braquage. Cette bijouterie, quelle salope.

On apprend, cinq jours plus tard, que Thomas n'est pas condamné.
Quant à la bijouterie, elle a perdu toute sa lueur, sa beauté, son rayonnement. Elle n'arrive pas à rebondir. Thomas, avec une grande lucidité, l’appelle à plusieurs reprises. Il voudrait des nouvelles. Il s’étonne : pas de réponses.

La bijouterie refuse désormais les nouveaux clients. Les habitués, quant à eux, se font rares : la façade du magasin repousse même les volailles. Reste un ou deux fidèles, qui tentent vertueusement de soutenir la bijouterie. Malheureusement, cela ne suffit pas ; la bijouterie sent encore les traces du braquage sur son carrelage. Aucun produit ne parvient à les effacer.
Aucun.
En fin d’année, la sinistre bijouterie contraste avec les lumières de la ville. Les passants murmurent : « elle pourrait aller de l’avant, c’est du passé maintenant ; et puis, il n’y a pas eu mort d’homme ». Le vent transmet ces paroles à la misérable boutique. Cela réveille en elle les morsures du passé : accablée, elle décide d’en finir, de tout arrêter.
Un briquet. Une allumette. Un simple geste : au début, une étincelle. A la fin, un torrent de flammes. Une averse de larmes.
Le bâtiment s’effondre. Les habitants se retournent et admirent le saccage. Certains se sentent complices de ce supplice ; d’autres feignent la surprise.
Enfin, sous l’artifice de ce désastre, le village s’engourdit et retombe gracieusement dans une profonde anesthésie.
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