Leçon d'orteil

Lucas Mommer

L’altissime Ambroggio, plus talentueux contre-ténor de son temps, en était à la montée finale du Don Strattore devant un parterre composé des plus exigeants mélomanes que ce siècle eût connus, lorsque survint l’un de ces hasards irréductibles, inéluctables, et bien connus, du reste, pour infester les moments où ils sont les plus indésirables.
Voici ce qu’il advint : un lustre, soit que ce fût pure facétie du destin, soit qu’il voulût saluer à sa façon une voix en laquelle il reconnaissait un timbre aussi cristallin que lui, un lustre, donc, se décrocha soudain pour s’en aller écraser le petit orteil gauche d’Ambroggio au moment où ce dernier, au faîte de son art, attaquait l’ascension de l’ultime syllabe.
Sous le coup de cette douleur inouïe, il en sortit une note si pure, si claire, si haute, si fraîche enfin que le Mont-Blanc lui-même, s’il eût été dans la salle, en eût frissonné. Jamais soliste ne fut autant applaudi de mémoire d’oreille, et l’homme, artiste jusqu’au bout, en oublia celui qu’il venait de perdre, de bout, pour apprécier ces louanges hors-du-commun.
Là où était la gloire, le metteur en scène flaira un profit substantiel : sitôt le rideau tiré, il obtint que cette blessure inopinée fît désormais partie de toutes les représentations suivantes, dont le prix des places avait entre-temps décuplé.
Ambroggio connut encore neuf triomphes.
Lorsqu’il ne lui resta plus d’orteil à écraser, personne ne voulut plus ni l’embaucher, ni l’entendre. L’apogée de sa carrière était derrière, et il n’était plus désormais que l’ombre de lui-même.
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