Le pull

Audrey M

A mon Calimero


De mon activité de tricoteuse, trois hivers au total, on compte onze écharpes, un bonnet et quatre bandeaux. Cet automne, ce sera différent, j’ai envie d’autre chose, je suis prête pour autre chose. Je trouve un modèle de pull sur internet, quatre rectangles qu’on assemble, c’est facile. Tout simple, ma mère me dit, tout simple, en point mousse, tu verras ça ira vite. J’ai dit oui, et j’ai choisi de la laine bleu ciel.
J’ai monté quatre-vingt-cinq mailles, puis les premiers rangs.
C’est vrai que ça allait vite.
Ce pull, il allait vite comme ton nom sur mon téléphone.

Au début, les mailles sont serrées, mais ça se détend.

Une maille après l’autre,
Rêve d’enfant,
Puis les mailles se font habiles, rapides
Premier verre, maille, envolées, maille, lumière d’automne sur ton visage, maille.

Les premiers rangs, c’est le ventre, papillons et déjà c’est l’envie de ta chair de poule contre la mienne, quatre-vingt-cinq, cinq par cinq qu’on les recompte, maille, ça monte, alcool de poire, barbichette, chamade au cœur, maille, col rond, baisers refusés, vite cachés par l’alpaga, maille, puis tout de suite le dos, étreinte appuyée sur quai de gare, caresse, maille, serre moins fort, maille, mains désireuses aguicheuses dangereuses, pas si bas mon amour, pull trop court, baiser avorté, maille,
Puis quand c’est la manche, c’est comme ta hanche que je maille, que d’envie je recouvre déjà de mon grand bras bleu ciel.
Maille, maille, maille maille remaille maille maille
Sois touchante, sois forte, tricote serré, fais-le rire, régulier, tiens-toi droite, détend ton poignet,
J’ai pas fait d’erreurs, rien lâché, tout osé, maille, dans la précipitation des rangs ratés, maille,
Irrégularités, fil qui se rompt, encore un nœud, rattrapé, crocheté, maille,
Maille que maille j’ai tout dit, jamais baissé les yeux, pour surtout ne pas perdre, pas perdre tes mailles,

Puis
A tout bon pull normalement constitué,
Jamais première manche sans sa seconde,
Inévitable comme

Retard,
Dix mailles.
Calé entre le distributeur à clopes et le babyfoot,
Quinze mailles.

J’ai quelque chose à te dire

Jamais première maille sans sa dernière,
Jamais première étreinte sans sa misère,
Arrêtée à plate couture
Prends soin de toi.

Le pull est terminé,
Moi comme un nuage,
Incongrue dans mon bleu ciel
Et toi, déjà parti

Jamais tricoteuse ne sera assez habile pour toi.

Au moins mon amour,
Tu avais raison,
Quand tu m’as appelée
« Verre à moitié plein »

Parce que malgré ma détresse,
Malgré que je t’espère encore,
Avec ou sans toi,
J’aurai chaud cet hiver.

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