Le lacet rouge

Salomé Chofflon

Ça a fait comme un coup de poignard au milieu de mes côtes un peu à gauche
Dans mon cœur
Qui s'est mis
À dégouliner
Sur mes lacets.

Alors moi j'ai eu peur. Mais j'ai souri, parce que tout le monde répète toujours qu'il faut être courageux, et ce jour-là au moins, j'ai pensé qu'ils avaient raison. Je me suis penchée, j'ai enlevé délicatement le lacet rouge de ma chaussure. Je l'ai embrassé avec le nez. Les brins d'herbe ont ri parce qu'ils ont dû trouver ça très bizarre… Moi j'ai trouvé que ça n'était pas très grave, et j'ai tout arrangé, comme j'ai pu. Avec mes doigts j'ai disposé mon lacet rouge en une forme de cœur sur les brins d'herbe. J'ai donné mon cœur à la jolie pelouse. J'ai réparé mon cœur. J'ai été courageuse. Comme ça, j'ai satisfait tout le monde, même moi, pour une fois.

A plat ventre sur la pelouse presque vivante, j'ai admiré longuement mon petit lacet. Le rouge est la couleur complémentaire du vert : mon lacet et les brins d'herbe s'embrassaient parfaitement bien. J'ai soupiré de bonheur devant un assemblage si merveilleusement réalisé. Mon lacet rouge et la pelouse, c'était l'union la plus extatique qui soit, la quintessence de la beauté.

Cet après-midi-là toute heureuse à plat ventre sur ma pelouse sous le ciel qui vibrait tout entier riait applaudissait car lui aussi pensait comme moi, j'ai compris que mon cœur avait bien plus sa place dans les brins d'herbe que dans ma poitrine triste, même s'il était un peu déchiré. Il battait plus fort. Et aussi, il était beaucoup plus beau, mon cœur, une fois réparé. Bien plus vivant peut-être que mon cœur intact…

J'ai discuté encore un moment avec le ciel. J'étais heureuse d'avoir compris la vie.
J'ai dit merci au poignard.
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