Le harpon

Laura Buogo

Le papier est plastifié, rigide. Pas le genre de document qu’on plie en quatre pour le fourrer dans une enveloppe et l’oublier jusqu’à ce que ah tiens je me disais bien que je l’avais rangée quelque part cette lettre. Ou, plus chiant, du genre qu’on laisse dans la poche d’un jeans et qui finit en confettis au fond de la machine à laver. Non, ça c’était du vrai bon papier, de la preuve qui reste et que tu ne saurais d’ailleurs même pas dans quelle poubelle jeter. Ça se recycle une « mammographie, pose harpon sous us » ? Tu te demandes et ça te fait un peu sourire quand même.
Ils ont écrit ça sur l’enveloppe. « Mammographie, pose harpon sous us ». « Us » pour ultrasons, « harpon » pour la chasse à la baleine. The elephant in the room. L’éléphant, la baleine, c’est du pareil au même de toute façon, c’est pas pratique et ça prend toute la place.
Tu es pas stupide, tu as bien compris quand on t’a expliqué que ce petit bout de métal était « un repère qui aiderait le chirurgien à localiser l’anomalie ». Comme un fil d’Ariane, pour le courageux docteur qui se lance dans la chasse au trésor. Pour le trésor, tu repasseras. N’empêche, tu ne peux pas t’empêcher, tu as des images de pêche à la ligne plein la tête, dans lesquelles on extirpe de ta chair l’ « anomalie » sanguinolente et palpitante au bout d’un hameçon.
Tu soulèves les radiographies à hauteur de visage pour mieux examiner le dispositif. Évidemment, tu laisses des traces de doigts sur les bords de la page. Merde. Ça te dérange ces empreintes grasses sur le film noir. Tu te dis que c’est le genre de papier qui ne sera plus jamais propre, et puis la transparence, ça laisse tout voir. D’ailleurs tu ne trouves pas ça très sexy, toutes ces couches de graisse mises à jour par les miracles de l’imagerie médicale. Enfin, après tout mieux vaut qu’elles soient là qu’ailleurs, et puis tu ferais mieux d’en profiter tant que ça dure il paraît.
Tu te dis que c’est quand même marrant ça, qu’on t’envoie par poste des portraits de ton cancer comme on te mettrait sous le nez la photo de classe de ton gosse. Tu ricanes un peu toute seule, et puis c’est bon, tu en as assez.
Tu vas pour ranger tes nudes un peu trop gênants dans un gros classeur que tu as surnommé MALADIE au feutre indélébile noir. L’image en creux de ton sein, le harpon, la canne à pêche s’effacent au contact des feuilles blanches. Tout ça, c’est qu’une question de lumière, et les radiographies font maintenant tableaux noirs au milieu des lettres de l’assurance, des rapports médicaux incompréhensibles et des ordonnances. Tu finis par fermer le dossier bien organisé et puis tu le ranges, à portée de main.
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