Le goûter

Suzanne Ehrensperger Cuénod

En été, du lundi au vendredi, nous étions seuls avec notre mère au chalet. Elle n’aimait pas nous avoir dans les pattes, comme elle disait. Nous passions notre temps à faire les foins avec les voisins ou à traîner à la cabane. Parfois, elle me tolérait proche d’elle dans la cuisine, elle me montrait des recettes.
Quand je lui demandais de m’expliquer, invariablement, elle répondait, sans lever les yeux de ses doigts éminçant les légumes ou malaxant la pâte à pain :
     –     Tu n’as qu’à regarder, ce n’est pas difficile.
Quelques minutes plus tard, elle ajoutait :
     –     Tu peux aller jouer maintenant.
Je quittais la pièce un peu étonnée par le côté sans appel de son ton. Je rejoignais mes frères à la cabane, nous traînions dans la forêt. Au moment du goûter, elle sortait des scones du four et après avoir tapissé la panière d’un linge rouge, elle y déposait les petits pains en tas. Elle en repliait les angles pour enfermer la chaleur à l’intérieur.
Le plateau du thé traditionnel se composait d’une théière coiffée de son couvre-chef, dénommé cosy par ma mère, un tissu ouaté dont le motif avait disparu au fil des années ; de quatre tasses décorées d’une scène champêtre de couleur vieux rose, posées sur les sous-tasses, d’un pot à lait avec le même décor, d’une passoire en argent et d’un sucrier en cristal. Ma mère installait l’ensemble sur la table de la salle à manger. Un soleil oblique illuminait les parois de bois.
     –     Ma fille tu aurais pu penser aux assiettes et aux couteaux.
Je m’empressais d’aller à la cuisine chercher ce qui manquait.
     –     Tout va être froid, grommelait-elle dans mon dos, tout en servant le thé. Une cérémonie : d’abord le lait puis l’earl grey infusé longtemps.
Ne l’aimant pas trop fort, je prenais la première qu’elle avait versé, elle commentait :
     –     Je me demande d’où tu viens.
Dans sa tasse, un breuvage tellement foncé que le lait peinait à l’éclaircir.
Les assiettes avec leurs motifs floraux, de grandes feuilles vertes, les pots de confiture, celui doré des abricots et le noir des myrtilles, les tasses roses remplies de ce liquide brun et le linge rouge évoquaient pour moi le tableau d’un bref instant de bonheur.
     –     Tu aurais pu leur dire que le thé était servi, reprit ma mère.
Je lui expliquais que j’étais rentrée pour aller aux toilettes et qu’elle m’avait demandé de l’aider.
     –     Tu as toujours une réplique toute prête. Le goûter sera gâté dans deux minutes s’ils ne viennent pas, ajouta-t-elle avalant sa première gorgée de thé.
J’entendis la porte s’ouvrir puis une bousculade dans le corridor. Je sortis un scone de sa cachette et le brisai.
     –     Tu pourrais attendre avant de commencer !
Une seconde après, mes frères se précipitèrent dans la pièce.
     –     À qui en mangera le plus, défia Michel, l’aîné.
     –     Ce sera moi, répliqua Paul en s’asseyant le plus près de la panière.
Ma mère leur souriait, détendue. Elle leur tendit le plat de scones pendant que je dégustais le mien en silence.
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