Le corps du texte

Anna Jouy

Corps. Combien je t’ai détesté, et puis apprécié, et puis oublié, effacé. Combien tu m’as fait souffrir et soupirer. J’ai juré, blasphémé contre toi. Tu étais mien, je pensais pouvoir tout te faire, te rejeter comme te tenir en laisse, te martyriser ou te choyer. Tu m’appartenais, que je disais. Mais en fait tu étais moi, si entièrement. Mon apparence et mon intérieur, ma respiration et ma pensée. Un moi qui ne se voulait pas, mon ennemi. Et je me suis battue contre toi. Me suis retirée dans la toile chimérique de rêves et de pensées comme une araignée vénéneuse qui allait un jour en finir avec toi. C’est à toi que j’imputais le malheur de vivre.
Petit tu étais facile et léger. Tu muas dans tous les sens, comme affolé, ne sachant où était ta place. Grandir, forcir, développer, tu faisais tout à la fois, indiscipliné et dérouté. Fallait pas compter sur moi pour t’aider, te comprendre. Ce que tu sentais, je ne le voyais pas venir. Je ne mesurais pas tes changements. Seuls les commentaires, seuls les regards traçaient les grandes lignes de la laideur que tu me promettais : on ne m’aimerait pas, il fallait bien une raison.
Alors est venu le temps d’écrire. De tendre la peau, lutrin à corneilles et corbeaux. Éventrée dedans. De tanner le cuir de l’âme et d’affiner le parchemin, longuement, orage après orage. Dissiper ces mucus, ces épaisseurs fermentées. Dissiper le trouble épais des salives, de la viande et de la crudité des choses. Temps de percer le goitre mutique. Temps d’écrire. Quelque chose se doit et il faut être bon support. Une mer parfaite pour un navire, une terre parfaite pour un cheval, un corps si imparfait qu’il en devient bon pour un poème.
Et toujours ce temps d’écarter les murailles de bras, de thorax ou d’yeux. Laminer puissamment cette vie si ronde, si bossue, si occupée de taupes et d’Everest, jusqu’à des feuilles, des papyrus sertis de soleil. Quelque chose veut toujours écrire et graver de vermicules cette écritoire.
Peut-être ne pas savoir, ou bien alors être trop près de ce que l’on va apprendre et qui va vous claquer au filet : il y a des terrains où personne n’entre bien sûr. C’est définitivement l’endroit de son miroir, de son double et de se savoir mis en réserve, ailleurs inviolable bien sûr, rend alors une eau capable de briser la meilleure soif.
La nuit se cultive, un espace de riens millionnaires, des surfaces entières consacrées à des crocs, des râteaux, des carottages de derrick : s’activer à l’or noir. Peut-être organiser encore, et plus régulier que le pouls, les enclaves. Ici s’émancipent nos âmes, où elles s’arrachent de toute présence et se mettent à dédoubler leur propre trouble. Évacuation des secrets, des reflets, fontaine d’éclats qu’il faut cueillir à l’épuisette. Il faut des toiles isolantes, des garderies de bulles, des mystères décrétés, des choses résolument inattaquables.
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