Le cendrier vert

Lise Schaller

Raphaël a franchi pour la dernière fois le pallier de la porte il y a un mois. Je le vois encore surgir de la cuisine avec du café ou envahir ma chambre de son aura rassurante, parler de sa voix grave. Je vois encore sa veste sur le canapé, sa veste de velours brun. Il viendra demain. Je fume sur le balcon et attends. Après l’amour, la nuit, nous avons l’habitude de fumer nus ici. Il y a son corps, le mien, les couvertures, les plantes, deux chaises et le petit cendrier vert sur le rebord du balcon.
Raphaël est apparu dans ma vie si soudainement que tout paraît comme sorti d’un songe : ni lui, ni moi ne nous posons de questions, il vient et repart aussi vite qu’il est arrivé. Nous n’allons pas au cinéma, ne faisons pas de projets. Il est simplement là, parfois. C’est simple. Depuis deux ans. Il sonne à la porte et quand j’ouvre, un sourire bienveillant illumine son visage. Je n’ai pas encore pu décider si sa présence était douce ou violente. Elle coule sous la porte, se fraie un chemin dans chaque recoin de l’appartement, puis s’évapore comme un rêve avec les vapeurs de café qui s’atténuent. Raphaël est simplement là. Il est mon habitude.

Mais il n’est plus revenu depuis un mois. Par son absence, c’est comme s’il n’avait jamais été sur ce tapis, sur ce parquet, sur cette chaise. Il ne m’a rien laissé qui puisse rappeler son existence. Je n’ai ni numéro, ni adresse. Pourquoi ne vient-il pas ? Je fume sur le balcon, tournée vers la chaise de Raphaël, comme s’il était en face de moi. J’allume une autre cigarette. Mon interlocuteur ne dit pas mot. Merde.

La sonnette retentit. Le facteur me demande de signer un papier pour la réception d’un paquet adressé à ma colocataire. Je marmonne. Elle n’est jamais là ; depuis six mois elle voyage entre son nouveau job et les séances photos pour des agences de mannequins. Elle ne suit plus les cours. Elle rentre souvent les mardi, tout de même. J’ai du mal à suivre.
Viendra-t-il demain ? Je fume sur le balcon et pense à mon habitude. Une heure passe. Le temps file dehors comme pressé par la course du soleil, mais sur le balcon rien ne change. C’est un moment fixé à jamais dans les jeux de lumière du cendrier vert. Il y a moi, le cendrier. Et dans cent ans il y aura une autre femme devant la mosaïque verte. Dans mille ans, sur une terre sans hommes ni femmes, le cendrier se sera fossilisé et attendra toujours Raphaël. D’un geste vague, je chasse mes pensées et me lève. Je plie les couvertures. Au-delà de ce balcon, il y a la vie.

Les plantes sur le balcon sont mortes. J’y vide le cendrier et le jette dans la machine à laver.
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