Lambourdes

Sandy Maillard

On avait parlé de maison. On voulait la construire avec des palettes – de la récup, glanées pour rien sur faceboomers-market puis dans une grange poussiéreuse vraiment paumée. On les avait empilées elles, leurs clous rouillés et leurs toiles d’araignée, sur le pont de cette camionnette que mon corps était trop petit pour conduire – trop loin les pédales pour mes pieds, la portière pour mon coude, le rétro pour mes yeux. Pour notre maison, on avait ces palettes des vis une visseuse et nos mains déjà égratignées par la vie. Mais on y est allées sans gants, on s’est dit que ça serait simple cette fois, sans rature, sans perte. Classique. Ma tête n’avait pas de casquette, ou alors peut-être mais mise à l’envers – il faut toujours faire différemment, s’exposer plus, une casquette à l’envers à la place des gants, pseudo-préservatifs, on sait jamais. Il y avait ces palettes donc et ce rêve de maison, des lambourdes (quel mot franchement) en guise de charpente, des vis prêtes à braver le bois vermoulu, mes jambes sur une échelle trop basse pour la besogne, mes bras trop courts pour tout tenir ensemble. La casquette est tombée. Le soleil ou toi ou les deux vous m’avez quand même bien cramée, de ces coups de chaud qui rendent fébriles, qui font vaciller le monde autour et notre regard sur lui. Ton regard, je m’en souviens, il a rendu le mien moins gris quelque temps, et après, encore plus gris qu’avant. Les lambourdes n’ont pas tenu longtemps. Juste le temps que nos cœurs s’échardent. Alors on a tout dévissé, alors pendant que moi j’essayais de trier les vis dans leurs boîtes de ranger les boîtes et leurs vis dans les sacs de charger les sacs pleins de boîtes pleines de vis dans la voiture avec les palettes et les lambourdes toi tu as planqué le matos dans un coin fini terminé. Et ton silence comme un vieux clou dans ma main.
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