L'Allier

Isabelle Paquet

Tu peux ouvrir la fenêtre, j’ai besoin d’air ? Je t’entends clamer cette sempiternelle question dès ma ceinture attachée, à peine le moteur allumé, d’une voix un peu trop aiguë, tendue. Bien sûr ! Je m’exécute. Tu soupires. Merci ! Soulagements.
Puis tu commences à jacasser, un monologue dialectique où tu poses des questions très clairement et où tu te réponds en élaborant des scénarios multiples. Ton corps menu abrite un minois tout ridé comme une pomme de fin d’automne et deux yeux bleus qui me regardent bien droit, sans sourciller. J’ose Tu es un peu trop excitée, un peu envahissante. Tu te crispes.
Nous traversons l’Allier par la nationale 7. Les panneaux annoncent le nom de la ville quand nous y pénétrons et quand nous la quittons nous relisons ce même nom, barré, en rouge. Non, ce n’est pas le nom qui est barré, c’est le panneau. Tu me donnes à réfléchir, ça m’agace mais tu as raison. Villeneuve-sur-Allier. Je peux fumer ? Tu acquiesces avec un rictus.
Villeneuve-sur-Allier. Deux rangées de platanes feuillus nous ouvrent la voie, nous fendons l’air à vive allure. Toulon-sur-Allier, nous nous arrêtons dans l’incontournable bar des amis, tu commandes un Perrier rondelle et tu fronces des yeux parce que je bois un énième café, Tu ne devrais pas, tu as quand même eu un AVC l’an passé, tu es responsable de ta santé. Nous remontons dans la Picasso. Oui, j’ouvre la fenêtre, prise de court ton merci est englouti dans le bruit du diesel. Nous taillons la route. Toulon-sur-Allier. Que se passe-t-il après la fin de la ville ? Où sommes-nous ? Pourquoi indiquer ce qui se termine sans nommer ce qui commence ? Tu te recoiffes, tu ne te maquilles pas, tu ne veux ni de mes gâteaux, ni de mes Mi-Cho-Ko, ni même de ma bouteille d’eau. J’aimerais bien te présenter ma famille à Noël. Je prends soin de t’expliquer pourquoi je ne le désire pas. Nous coupons par Bessay-sur-Allier. À la sortie nous roulons dans une zone commerciale, les enseignes habituelles se succèdent et les ronds-points aussi. Tu t’es trompée de route, fais demi-tour. Presque tu cries, presque tu m’arracherais le volant des mains, je te supplie doucement de rester calme. Varenne-sur-Allier. Tu ne m’aimes pas, répètes-tu plusieurs fois. J’allume en silence la radio, Give me a reason to love you, Portishead envahit l’habitacle, suivront quelques accords déchirants de guitare. Varenne-sur-Allier.
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